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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE Réflexion sur le bilan de six semaines de fronde Michel TOUMA

Le sit-in du centre-ville est entré dans sa sixième semaine. En ces lendemains de fêtes, marquées par une pause dans l’offensive de l’opposition, une réflexion sur le bilan de l’action menée jusqu’à ce jour par les frondeurs ne serait peut-être pas superflue. Encore faut-il ne pas confondre les plans, ou l’angle sous lequel l’on perçoit le mouvement de contestation. Car le bilan pourrait être nuancé ou pas du tout selon que l’on opte pour une vision sociologique ou politico-stratégique des développements en cours. L’un des problèmes fondamentaux dont pâtit sans doute le Liban est le manque de dialogue, ou plus précisément d’échanges intellectuels – véritables et en profondeur – entre les principales formations politiques du pays. Des échanges non pas entre les leaders, les parlementaires et les responsables de haut rang (généralement enclins à la langue de bois) mais plutôt entre les étudiants, les jeunes, les cadres supérieurs et moyens. Une expérience fort intéressante à cet égard – une première du genre – avait été initiée en 2001 lorsqu’un camp de jeunes, étalé sur plusieurs jours, avait regroupé à Baakline des représentants du PSP, du Courant du futur, des Forces libanaises, des Kataëb, du courant aouniste, du PNL et des étudiants communistes – donc des formations qui avaient à l’époque des positions totalement antagonistes – afin de débattre longuement de sujets politiques litigieux. Dans une certaine mesure, ce camp de jeunes constituait en quelque sorte les prémices de ce qui deviendra plusieurs années plus tard l’alliance du 14 Mars (le Hezbollah et Amal avaient alors décliné l’invitation à ce camp). Le campement actuel, place Riad el-Solh, est, certes, (très) loin de représenter une expérience similaire, mais il a eu quand même pour (seul et unique) avantage d’avoir stimulé une esquisse de rapprochement social entre les composantes chiite et chrétienne de l’opposition. La base du Hezbollah est ainsi sortie de son sanctuaire, de sa tour d’ivoire idéologique, pour s’ouvrir timidement sur l’autre, en l’occurrence le chrétien, personnifié par le CPL, de manière à tenter de le « découvrir », de le comprendre. Et l’inverse est également vrai. La retransmission en direct de la messe de Noël, le soir du 24 décembre, sur les antennes de la chaîne al-Manar, a été l’une des manifestations les plus marquantes de cette ouverture d’ordre social. Il reste que cet acquis à caractère sociologique demeure symbolique et il ne compense en aucune façon les aspects négatifs, essentiellement politiques, de l’action de l’opposition et les graves interrogations qu’elle suscite. Car aussi bien le Hezbollah que le CPL ont fait fausse route au plan politique, à des degrés divers et sous différents aspects. Le dialogue entamé début 2006 entre le CPL et le Hezbollah a été, à n’en point douter, un pas louable et important sur la voie de l’édification d’une réelle unité nationale. Mais entre ouverture politique et alliance stratégique – qui ne dit pas son nom – il y a un monde, qui fait toute la différence. Car les développements des dernières semaines ont démontré qu’il s’agit bel et bien d’une alliance stratégique qui a été conclue en sous-main entre les deux pôles de l’opposition. À en juger par leurs déclarations et leur comportement public, tout indique que le CPL et le Hezbollah font feu de tout bois (avec le ferme soutien public de Damas et des fractions prosyriennes) pour tenter de renverser la vapeur, de briser les ailes à l’alliance souverainiste du 14 Mars, afin de remplacer le pouvoir actuel par une nouvelle équipe dont ils seraient, eux, la pierre angulaire. Cela risquerait, auquel cas, de permettre au régime syrien de profiter de la brèche ainsi créée pour redonner du tonus à ses acolytes locaux et remettre en cause, par le fait même, les acquis de l’intifada de l’indépendance. La dépendance au « wali el-fakih » Que le Hezbollah et la Syrie tentent une telle entreprise, cela serait de bonne guerre, si l’on se place d’un point de vue purement partisan. Mais ce qui est plus discutable, par contre, c’est que le général Aoun (du fait de ce, et ceux, qu’il représente) s’engage sur une telle voie. Comment le chef du CPL peut-il concevoir la mise en place d’un nouveau pouvoir en accordant d’office le rôle principal à un parti dont la doctrine religieuse de base et l’idéologie (sans compter les intérêts matériels et objectifs) lui imposent, impérativement, d’être structurellement dépendant du guide suprême de la révolution iranienne (le « wali el-fakih ») pour tout ce qui a trait aux grandes décisions stratégiques, dont notamment l’option de guerre et de paix ? Comment peut-il proposer comme alternative au pouvoir actuel (quelles que soient ses lacunes) une relève dont le principal élément moteur serait un parti organiquement tributaire d’un éventuel bouleversement à Téhéran ? Et une telle éventualité n’est pas à écarter dans les mois qui viennent. Il est de plus en plus question, en effet, d’un possible changement, dans le courant de cette année, dans les hautes sphères iraniennes, plus précisément au niveau de la présidence de la République et, surtout, du guide de la révolution iranienne, dans le sillage de l’élection du Conseil des experts, qui a eu lieu en décembre dernier en Iran. Certes, à l’ère de la mondialisation, tout changement dans un pays qui joue un rôle-clé à l’échelle internationale a des répercussions sur d’autres pays. Mais dans le cas précis du Hezbollah, les retombées dans ses rapports avec Téhéran revêtent un caractère impératif, incontournable, non discutable, du fait de l’allégeance absolue et doctrinale (remontant à la création du parti, au début des années 80) au « wali el-fakih », ce qui n’est évidemment pas le cas d’une influence que pourraient avoir, à titre d’exemple, Washington, Paris, Ryad ou Le Caire. Si le CPL a ainsi fait, quelque part, fausse route, le Hezbollah n’est pas aussi en reste sur ce plan, mais à sa manière. En montant au créneau de façon agressive et en se posant en porte-étendard de l’offensive contre le Premier ministre, le parti chiite a réveillé les démons du sectarisme et de l’antagonisme arabo-persique, dans un contexte régional marqué par une exacerbation croissante des tensions sunnito-chiites et par la relance des visées géopolitiques de la République islamique iranienne sur l’échiquier du Moyen-Orient. Les réactions en flèche des dignitaires religieux sunnites (notamment le mufti de la République et, surtout, le mufti du Mont-Liban) sont particulièrement significatives à cet égard. Tout aussi significatifs sont les signes d’impatience manifestés par les ténors sunnites de la Ligue arabe, en l’occurrence l’Arabie saoudite et l’Égypte. Et la couverture chrétienne ou « nationale » censée être assurée par le général Michel Aoun n’a visiblement pas réussi à atténuer ce double clivage. De sorte que de là où il se posait en héros de la résistance contre Israël, le Hezbollah s’est englué dans les dédales internes d’une vulgaire lutte politicienne pour le pouvoir, qui a rapidement pris la tournure d’une campagne menée par la composante chiite en vue de contrebalancer l’influence sunnite au sein de l’Exécutif. Cette voie suivie par le Hezbollah paraît d’autant plus maladroite qu’elle a pour toile de fond une tentative à peine voilée de sa part de torpiller le tribunal international appelé à juger les assassins du principal leader sunnite de l’histoire contemporaine du Liban. L’un des principaux acquis de l’intifada de l’indépendance 2005 aura été une tentative de poser les jalons d’une identité libanaise. Si le Hezbollah et le CPL continuent de la sorte à faire fausse route, chacun dans son environnement, ils auront manifestement laissé passer une occasion historique d’édifier véritablement une patrie libanaise fondée sur le vouloir vivre en commun.
Le sit-in du centre-ville est entré dans sa sixième semaine. En ces lendemains de fêtes, marquées par une pause dans l’offensive de l’opposition, une réflexion sur le bilan de l’action menée jusqu’à ce jour par les frondeurs ne serait peut-être pas superflue. Encore faut-il ne pas confondre les plans, ou l’angle sous lequel l’on perçoit le mouvement de contestation. Car le bilan pourrait être nuancé ou pas du tout selon que l’on opte pour une vision sociologique ou politico-stratégique des développements en cours.
L’un des problèmes fondamentaux dont pâtit sans doute le Liban est le manque de dialogue, ou plus précisément d’échanges intellectuels – véritables et en profondeur – entre les principales formations politiques du pays. Des échanges non pas entre les leaders, les parlementaires et les...