La nature, c’est bien connu, a horreur du vide. Mais du moment que rien au Liban ne se passe comme ailleurs, le trop-plein de protagonistes qu’on peut y observer de longue date n’a jamais rebuté les nouveaux venus.
Iran, Syrie, États-Unis, Union européenne (mais aussi pays européens opérant souvent en solo), Chine, Russie, Arabie saoudite, Égypte, Jordanie, sans parler de la kyrielle de pays contribuant aux effectifs de la Finul : la proverbiale hospitalité libanaise n’est évidemment pour rien dans cette multitude de pays plus ou moins directement impliqués dans nos problèmes et épreuves. La Turquie, dont le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan vient de visiter Beyrouth, n’est pas à proprement parler un nouveau venu. L’Empire ottoman, dont elle est la moderne héritière, a longtemps géré nos affaires dans le passé, de manière pas toujours pacifique et heureuse au demeurant ; on aura noté, sur ce plan, que la communauté arménienne du Liban, toutes tendances politiques confondues, a vivement protesté contre la venue du représentant d’une Turquie persistant à nier le génocide.
Cela dit, la Turquie est aujourd’hui un de ces pays acharnés à atteindre plus d’un horizon tout en se jouant des contrastes. Gouvernée par des islamistes modérés, elle n’échappe pas pour autant à la garde attentive d’une armée nourrie de laïcisme kémaliste et résolument pro-occidentale. Puissance asiatique de premier ordre, elle frappe avec insistance à la porte de l’Europe. Puissance méditerranéenne, elle est aussi un des piliers de l’alliance atlantique. Mais surtout, la Turquie se trouve de plus en plus absorbée, happée, par les crises du Proche et du Moyen-Orient. Frontalière de l’Irak éclaté, elle s’est très tôt inquiétée de l’accession du Kurdistan à une très large autonomie, laquelle en effet ne peut que stimuler les aspirations séparatistes des Kurdes de Turquie. C’est ce même péril kurde d’ailleurs qui l’avait portée, il y a quelques années, à masser des troupes face à son voisin syrien, obligeant sur-le-champ celui-ci à cesser l’aide et la protection qu’il accordait aux chefs du PKK.
La Turquie d’aujourd’hui réussit le tour de force d’entretenir de bonnes relations avec, pêle-mêle, les pays arabes, Israël et ce voisin éminemment important qu’est pour elle l’Iran. Mais sans défier quiconque, elle entend de toute évidence se poser en partenaire à part entière, face aux bouleversements que connaît cette partie du monde. Car l’équipée de Bush en Irak – et c’est aujourd’hui seulement que les Américains le constatent – a abouti à tout le contraire des résultats que souhaitait Washington. Au lieu de la démocratie promise, c’est la guerre civile qu’ont obtenue les Irakiens ; le terrorisme a marqué de nouveaux points ; et le Proche-Orient est devenu l’épicentre des tensions internationales, comme le soulignait hier, dans son discours traditionnel devant le corps diplomatique, le président français Jacques Chirac.
Le Proche, le Moyen-Orient, les deux à la fois ? La distinction ne veut plus rien dire tant tout se tient désormais, des confins de l’Iran jusqu’en Palestine, en passant par le calvaire de l’Irak, les frayeurs des royaumes du Golfe et l’entreprise de déstabilisation du Liban. Le conflit avec Israël lui-même a changé de nature, autant que d’amplitude. Car au strict sens du terme ce n’est plus, depuis longtemps déjà, un conflit arabo-israélien : nombre d’États arabes s’en sont pratiquement désengagés tandis que s’y engouffrait la république des mollahs, et la guerre de l’été dernier qui a dévasté le Liban en est l’illustration la plus concrète. Le plus préoccupant cependant, c’est cet antagonisme entre sunnites et chiites exacerbé, enflammé par le gâchis américain en Irak, et qui menace de se répandre partout où existent (et veut-on espérer coexistent) ces deux branches de l’islam.
À la baisse vertigineuse de l’influence US, à la déliquescence du monde arabe, ne pouvait que répondre l’irrésistible ascension des puissances régionales. À l’Iran chiite et non arabe, s’ajoute forcément une Turquie sunnite et non arabe elle aussi qui, à son tour, est venue observer de près le cas libanais.
Issa GORAIEB
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