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Actualités - Opinion

Les feux de la honte

C’était ce genre d’images qui, non contentes de déranger au plus haut point sur le moment, vous collent durablement à la rétine. Il y a pire cependant que cet insoutenable supplice télévisé ; car ce qu’illustraient surtout ces images, c’est une somme d’incroyables outrances et maladresses se soldant par un gâchis politique de première grandeur. C’est d’accord, le tyran Saddam Hussein méritait cent fois le plus dur des châtiments. Si lourd était son dossier qu’il n’avait pas la moindre chance d’échapper à la sanction de la loi ; son jugement devait marquer le début d’une ère nouvelle, placée sous le signe de la primauté du droit ; de se donner le temps d’examiner tous les forfaits du terrible personnage, de respecter les formes les plus élémentaires, de laisser plaider librement les avocats de la défense ne présentait absolument aucun risque de voir l’accusé en réchapper. Par quelle folie s’est-on ingénié au contraire à faire de son procès, puis de son exécution, une aussi repoussante mascarade, qui fait tant déshonneur aux maîtres de l’Irak nouveau ? Pour commencer, le dictateur déchu a répondu devant ses juges du seul massacre de Doujaïl : crime atroce certes, perpétré sur ses ordres contre 148 habitants d’un village chiite, mais dont l’expiation laissait sur leur faim de justice les autres populations martyrisées, notamment la kurde. Comme si cela n’est pas déjà assez pour donner à la sentence une fâcheuse connotation sectaire, c’est à l’aube de la fête musulmane d’al-Adha et quatre jours seulement après son pourvoi en appel qu’est exécuté Saddam, et ce choix est immédiatement perçu comme une provocation par nombre de sunnites, tant arabes qu’irakiens. Et parce qu’il est difficile à la stupidité de s’arrêter en si bon chemin, on livre aux Irakiens, aux Arabes et au monde entier des bandes télévisées qui réussissent le stupéfiant exploit de brouiller les vues et les sentiments, de mettre dans le même sac ou presque le monstre et ses justiciers, qui montrent un Saddam Hussein étrangement calme et même détaché devant la mort, et des bourreaux l’invectivant durant ses derniers instants. À Saddam Hussein mort, on aura inexplicablement fait cadeau de ce même statut de héros de la résistance arabe à l’occupation qu’il avait quêté en vain tout au long de son existence. Mieux, et alors que sa propre famille souhaitait qu’il fût inhumé au Yémen, c’est dans son fief de Tikrit, promu sur-le-champ lieu de pèlerinage pour ses fidèles, qu’a été porté en terre l’ancien président. Et ce n’est pas fini. Car non seulement l’Amérique, en assurant qu’elle a essayé sans succès de faire surseoir à l’exécution, ne convainc pas grand monde dans ce rôle de Ponce Pilate sur lequel elle se rabat. Mais il s’avère que les pirates cathodiques présents sur les lieux du supplice – et peut-être même les bourreaux encagoulés, allez savoir – sont des fidèles de l’imam radical Moqtada Sadr : celui-là même dont les miliciens représentent la menace la plus grave pour les GI et la police irakienne, au point qu’une offensive générale est sur le point d’être lancée contre eux ! Une fois n’est pas coutume, c’est en termes prudents que George W. Bush a commenté l’exécution du 30 décembre, qu’il a qualifiée d’étape importante vers la démocratie. Importante, on veut bien le croire, mais on peut s’interroger sur la suite. Car Bush a menti à son peuple et à la planète tout entière pour tenter de justifier son invasion de l’Irak. Plutôt que de délivrer les Irakiens de l’oppression, celle-ci a eu pour résultat de les livrer au chaos. Soustrait à la poigne de fer du dictateur baassiste, l’Irak est pratiquement aujourd’hui un pays fracturé, brisé en trois morceaux. Cette première exécution d’un dirigeant arabe aurait pu être une salutaire leçon pour les dictateurs aux mains rouges de sang sévissant dans cette partie du monde. Elle aurait pu constituer le meilleur des stimulants sur la voie de la démocratisation, si seulement elle n’était pas le tribal produit d’une colossale escroquerie à la libération. Laquelle, d’ailleurs, n’épargne pas non plus ses auteurs. Issa GORAIEB
C’était ce genre d’images qui, non contentes de déranger au plus haut point sur le moment, vous collent durablement à la rétine. Il y a pire cependant que cet insoutenable supplice télévisé ; car ce qu’illustraient surtout ces images, c’est une somme d’incroyables outrances et maladresses se soldant par un gâchis politique de première grandeur.
C’est d’accord, le tyran Saddam Hussein méritait cent fois le plus dur des châtiments. Si lourd était son dossier qu’il n’avait pas la moindre chance d’échapper à la sanction de la loi ; son jugement devait marquer le début d’une ère nouvelle, placée sous le signe de la primauté du droit ; de se donner le temps d’examiner tous les forfaits du terrible personnage, de respecter les formes les plus élémentaires, de laisser plaider librement les avocats de...