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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Fractures et factures

2005 fut l’année des fracassants coups de tonnerre, des lancinants traumatismes mais aussi des rêves les plus débridés : l’année où se côtoyèrent, en un singulier cheminement, la plus vive des afflictions et l’exaltation la plus intense. Du sang précieux coula alors sous les coups répétés des ennemis du Liban, des torrents de larmes saluèrent le sacrifice de grands patriotes ; mais de prodigieuses poussées d’adrénaline vinrent aussi soutenir l’insurrection contre l’occupation fraternelle et la marche vers l’indépendance nouvelle. Par contraste, l’année qui s’achève est celle des occasions manquées (je me refuse à écrire perdues) des énormes déceptions (et je m’interdis tout autant de parler de désillusions), de la révélation au grand jour de nos propres contradictions. Oui, 2006 aura été l’année du brutal retour sur terre, cette terre libanaise si exigüe et si diverse à la fois, précaire assemblage de sables mouvants où se sont enlisés au fil des siècles les envahisseurs, marécages communautaires où continuent d’errer, eux-mêmes, ses propres fils. Les assassins n’ont pas désarmé, comme l’illustre tragiquement le récent assassinat du député et ministre Pierre Gemayel. Boutée hors des frontières sous la double pression populaire et internationale, loin d’être tout à fait sortie de l’isolement qui la frappait, la Syrie étale l’énorme influence qu’elle conserve dans notre pays : influence qui, pour se reconstituer d’abord – et pour s’affirmer ensuite dans toute son insolence – a bénéficié de tout l’impact que pouvait avoir ce maître événement de 2006, la guerre libano-israélienne de l’été. Le propre du divin est d’amener les humains à dépasser le rationnel. À faire l’impasse sur les résultats techniques de la confrontation, avec les Israéliens atteignant en définitive les rives du fleuve Litani avant de céder la place à la Finul, à occulter le prix exorbitant en vies humaines et en destructions, en années de retard sur la voie du développement et du progrès, dont le Liban – tout le Liban – a payé la satisfaction du Hezbollah d’avoir vaillamment résisté à l’ennemi, d’avoir guéri les Arabes de leurs vieux complexes face à la plus puissante armée de la région. Divine vraiment alors, la victoire revendiquée par Hassan Nasrallah ? Sacrément providentielle, en tout cas – on ne trouve pas d’autre mot – pour le Hezbollah qui s’en prévaut en effet pour monter à l’assaut du pouvoir, pour la Syrie dont le président s’est publiquement promis d’en rafler les dividendes et bien sûr pour l’Iran, dont le guide suprême Khamenei veut enterrer sur notre sol les desseins de George W. Bush. C’est dire à quel point le Liban se retrouve une fois de plus tributaire des tensions régionales, dans un Moyen-Orient en ébullition qui a quasiment monopolisé les appels à la paix lancés pour Noël. Mais le Liban n’est pas démuni pour autant. Car même si la médiation de Amr Moussa, actuellement en congé de fêtes, implique forcément des compromis extralibanais ; même si les bouleversements des deux dernières années appellent de toute manière certains rééquilibrages internes, il doit être clair pour tous désormais que l’ère des tutelles est à jamais révolue. Et cela non point seulement parce que la communauté internationale s’est trop avancée pour faire marche arrière ; mais parce que telle est la volonté clairement exprimée de l’écrasante majorité des Libanais, y compris, veut-on le croire, parmi la clientèle de l’opposition. Ce n’est pas jouer les devins que de voir en l’année nouvelle qui s’annonce celle des échéances cruciales : dans moins d’un mois doit se tenir la conférence internationale de Paris III, absolument vitale pour le pays. À l’automne (ou bien auparavant, si les efforts de la Ligue arabe aboutissent), il faudra bien que les Libanais se soient entendus sur la personne du successeur d’un Émile Lahoud qui a fait plus que son temps, et encore plus que son lot de dégâts. L’enquêteur international sur les crimes contre le Liban, Serge Brammertz, devra normalement avoir réuni assez d’éléments pour instruire un procès. La polémique sur le tribunal spécial devra avoir été définitivement tranchée : par les Libanais eux-mêmes, ou alors par l’ONU. Et il est raisonnable de penser enfin que l’Administration américaine aura trouvé le moyen de se gagner la coopération de la Syrie sans pour autant lâcher le Liban. Il y a là, il faut bien le constater, un gros tas de factures. En s’armant de foi et d’espérance, on misera tout de même sur la 007. Issa GORAIEB

2005 fut l’année des fracassants coups de tonnerre, des lancinants traumatismes mais aussi des rêves les plus débridés : l’année où se côtoyèrent, en un singulier cheminement, la plus vive des afflictions et l’exaltation la plus intense. Du sang précieux coula alors sous les coups répétés des ennemis du Liban, des torrents de larmes saluèrent le sacrifice de grands patriotes ; mais de prodigieuses poussées d’adrénaline vinrent aussi soutenir l’insurrection contre l’occupation fraternelle et la marche vers l’indépendance nouvelle.
Par contraste, l’année qui s’achève est celle des occasions manquées (je me refuse à écrire perdues) des énormes déceptions (et je m’interdis tout autant de parler de désillusions), de la révélation au grand jour de nos propres contradictions. Oui, 2006 aura été...