Assurés désormais, la bûche de Noël, le Mont Blanc du Nouvel An et le baklawa d’al-Adha, et cela grâce aux louables efforts du secrétaire général de la Ligue arabe. Dans ce climat de morosité et d’anxiété, même une simple trêve des confiseurs est, bien sûr, bonne à prendre. À quand donc cependant la mère de toutes les fêtes, celle de retrouvailles libanaises autour d’une même conception de la vie dans la normalité, la vie des pays et celle des hommes ?
On ne sait par quel prodige local, par quel consensus entre les capitales étrangères impliquées dans les événements du Liban Amr Moussa parviendra à fourrer dans un même panier, appétissant aux yeux de tous, le tribunal Hariri, le gouvernement d’union nationale, la sauvegarde de la conférence internationale de Paris sur le Liban et deux élections anticipées visant à regarnir le palais présidentiel de Baabda et l’Assemblée. Même si la médiation arabe aboutissait cependant, il resterait encore un bon bout de chemin à parcourir : ne serait-ce que pour refaire l’apprentissage d’une démocratie consensuelle gravement pervertie par le mauvais usage qu’on en a fait.
Or c’est précisément sur cette montée abrupte que nous guettent deux vieux ennemis, qui n’en font en réalité qu’un. Cet ennemi, c’est le temps précieux que perdent, avec une belle inconscience, les Libanais en querelles politiques, en rivalités d’influence alors que le pays s’épuise à force d’énormes bonds en arrière, qu’il se ruine, qu’il se vide de sa jeunesse et menace même de perdre sa raison d’être. L’ennemi, c’est aussi le temps sur lequel parient ceux qui ne se sont jamais résolus à admettre l’irréversible réalité du Liban. Et qui, pour avoir vu leurs immuables systèmes survivre à tous les orages, attendent que le monde ait changé, lui, pour reprendre insolemment leurs travaux de sape. Ces espérances syriennes, Émile Lahoud s’en faisait le fidèle interprète quand il se réjouissait, quoiqu’un peu prématurément, hier, du rapport Baker-Hamilton préconisant un dialogue américain avec Téhéran et Damas, ainsi que de la fin prochaine du mandat de Jacques Chirac.
De tous les éléments du panier de fêtes de Amr Moussa, c’est la question du tribunal international qu’il est impératif de préserver des atteintes (rien moins qu’innocentes) du temps. Dans sa mouture actuelle déjà, cette instance est le fruit de longs mois de négociations menées avec les Nations unies par le truchement de sommités juridiques locales, d’une tâtillonne navette entre Beyrouth et New York. Que la Syrie ne veuille pas du tribunal ou bien qu’elle tolère seulement un tribunal édenté et sans griffes est l’évidence même. Le plus grand malheur cependant serait que les Libanais soient irrémédiablement divisés sur la promesse – la toute première, dans cette partie du monde – de sociétés où les princes et les puissants ne font plus impunément assassiner leurs rivaux. Voilà pourquoi il ne faut pas qu’un éventuel réexamen des statuts du tribunal, au sein d’un gouvernement élargi, soit prétexte à de nouvelles manœuvres dilatoires, à un obstructionnisme qui serait pratiquement déclaré cette fois, qui se passerait de tout alibi : les masques n’auraient vraiment alors plus rien à masquer.
Par-delà nos contradictions internes, c’est un âpre conflit de modèles politiques, idéologiques – mais humains aussi – qui se déroule en ce moment au Liban. Ce qu’on voudrait nous forcer à croire en somme, c’est que la majorité des Libanais, éprise d’ouverture dans la souveraineté et la dignité, a tort. Que la planète entière se trompe (ou pire, complote contre nous) dans ses options libanaises. Et que seuls ces paradis démocratiques que sont l’Iran et la Syrie savent, mieux que tous, ce qui convient à ce pays.
Issa GORAIEB
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