Rien ne dure
Au-dessus de la ceinture
Benjamin Biolay
Cinquantième semaine de 2006.
Et après ?
Les 458 oppositions libanaises, chacune d’entre elles pensant qu’elle utilise les 457 autres, vont sans aucun doute continuer à jouer downtown autant de partitions différentes et totalement stériles – parce qu’à supposer qu’elles réussissent leur coup, qu’elles obligent Fouad Siniora à démissionner, aucun gouvernement tel qu’elles l’imaginent pourrait voir le jour, ni des législatives anticipées pourraient se tenir, ni au moins 50 % des Libanais accepter ce hold-up. Elles vont continuer à brandir mille et un slogans, mélanger des objectifs diamétralement opposés, continuer à refuser le tribunal international tel qu’il a été légitimement adopté par le Conseil des ministres, continuer à essayer de dynamiter la 1701 et Paris III, et à exiger le tiers de blocage, donc la capacité de bloquer l’action du Sérail, en plus de celle de Baabda et de Aïn el-Tiné. Quant au gouvernement Siniora, représentatif d’une majorité tout aussi plurielle certes mais ceinturée par les mêmes impératifs, tendue vers les mêmes buts, tribunal international, 1701, Paris III, relations diplomatiques avec la Syrie, fin de l’occupation illégale d’Émile Lahoud de Baabda, etc., ce gouvernement va sans aucun doute continuer à se cacher, se protéger des assassinats, et essayer tant bien que mal de gérer un pays planté au milieu de nulle part, le chaos en embuscade. L’équipe Siniora va continuer à tirer sa force et sa légitimité du peuple et s’appuyer sur le soutien de la quasi-totalité de la planète, à l’exception – il n’y a pas de hasard – de la Syrie, de l’Iran, et peut-être du Venezuela : la dernière déclaration présidentielle du Conseil de sécurité et son « appui sans réserve » au cabinet Siniora résonnent encore.
Chacun des deux camps continuera donc ; d’ailleurs tout le monde continue, tout le monde continuera : l’Iran et la Syrie à jouer aux échecs live à Beyrouth ; la communauté internationale, France, États-Unis et Union européenne en tête, à aider Amr Moussa à trouver quelque chose ; Michel Sleimane et ses hommes à remplir admirablement leur rôle ; et, enfin, les Libanais à multiplier comme d’habitude les sacrifices pour que (sur)vive leur pays aux aventurismes en tous genres. C’est beau un Libanais, c’est fort un Libanais, c’est écorché vif un Libanais, mais ça sait tenir le cap un Libanais, ça sait aller au cinéma, au pub, au restaurant, au concert, aux expositions, dans des boutiques, même en déboursant 5 dollars, ça sait créer des événements, des rires de Noël, un Libanais ; ça sait attendre que ses leaders se décident, un Libanais…
Et après ?
Parce qu’il faudra bien qu’il y ait un après. Les uns et les autres peuvent continuer pendant un mois, dix mois, dix ans. Il faudra bien, comme à chaque saut dans l’inconnu, trouver ce quelque chose, cette solution qui sauve les apparences, qui perpétue la spécificité libanaise, qui garantisse le ni vainqueur ni vaincu ; avec la fin de la tutelle syrienne, le temps des embastillements sordides ou des condamnations à l’exil n’est plus – seul guette le risque pour certains, beau et sain risque, de se retrouver un jour devant un tribunal international… Ainsi, parce qu’il est impossible pour le 8 Mars de perdre la face, parce qu’il est impossible d’ignorer les revendications légitimes d’une partie des Libanais (comme la participation de tous les blocs parlementaires à l’Exécutif), parce qu’il est également impossible (inimaginable et inacceptable) que l’alliance du 14 Mars perde la face, qu’elle livre le pays clé en main aux prosyriens, qu’il est impossible qu’elle cède sur le tiers de blocage en présence d’Émile Lahoud à Baabda et de Nabih Berry à Aïn el-Tiné, il faut, à défaut d’une fée, un metteur en scène. Parce que rien ne dure.
Un scénario : le package deal est absolument de rigueur, le ni 2/3 ni 1/3 dans un gouvernement transitoire, l’élection présidentielle puis un scrutin législatif sur la base d’une nouvelle loi, incontournables. Il faut des concessions. Tout le monde sait tout cela. Il faut aussi voir clairement ce qui gêne la communauté chiite dans ce projet de tribunal international, voir pourquoi, et si cela ne touche pas à son essence, y apporter des modifications – l’ONU n’y verra certainement aucun problème. Il faut aussi que les leaders de cette communauté mettent, comme tous les autres, une croix sur leurs fantasmes dictatoriaux, sur leurs privilèges (leurs armes), et sur leurs peurs : l’antidote aux peurs, aux obsessions, aux angoisses reste la dissolution de la communauté, comme les dix-sept autres, dans le tissu libanais. Dans une patrie définitive.
Un décor : Bkerké. Naturellement. Dans le scénario du ni vainqueur ni vaincu, Dar el-Fatwa et le Conseil supérieur chiite sont au cœur d’une dramaturgie de tous les dangers. Si la décision politique de réconciliation existe, il lui faut un decorum, un espace, un trait d’union.
Un metteur en scène : si Amr Moussa, aidé par les capitales du monde et, naturellement, par les Quatorze, y arrive, ce sera sa première, son ultime heure de gloire.
Un producteur : toute cette clownerie aura beaucoup, beaucoup coûté. Les Banques centrales syrienne, iranienne et israélienne pourraient avoir le bon goût de dédommager pour tout ce qui a été perdu.
Ziyad MAKHOUL
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