– « Je n’arrive toujours pas à me faire à l’idée que tout ait changé en si peu de temps. »
– « Moi non plus, mon ami. Je me sentais vivant avec toutes ces personnes qui nous entouraient. »
– « Et moi donc ! Vous êtes tous les deux debout, ma position me permet de regarder les manifestants presque face à face, un regard ne ment jamais, il reflète la profondeur des pensées. »
Et c’est ainsi que les statues conversaient entre elles.
Il est vrai qu’elles ont les meilleures places pour les spectacles livrés devant elles.
Si on s’approche assez de leur socle, on les entend parler et partager leurs opinions. Leurs dernières impressions ne sont pas à l’honneur de certains manifestants, au contraire, elles devraient en faire rougir plus d’un.
Elles en ont vu de tous les âges, de toutes les croyances, ces statues de la place des Martyrs...
– « Ils ont même changé le nom de notre place. Elle se nomme Liberté à présent quoiqu’ils auraient dû l’appeler
“place de l’Intolérance”. »
– « N’exagères-tu pas un peu? »
– « À t’entendre, on dirait que tu n’assistes pas aux débordements comme nous. Tu te rappelles de la merveilleuse manifestation ? La première, la toute première. Celle dont ils ont essayé d’imiter la beauté et la pureté mais sans succès, car c’était l’espoir de jours nouveaux qui encourageait les gens à participer et non les calculs du nombre des présents sur la place. »
– « Tu as raison, hélas. Cela ne vous gêne pas tous ces slogans qu’on nous accroche au cou ? Moi, je n’admets que le drapeau libanais, je suis mort pour le pays après tout. »
– « Si seulement nous pouvions parler.... Si seulement nous pouvions faire taire tous ces gens qui crient la haine et prêchent la violence. Mon corps est criblé de balles depuis la guerre, mais ces paroles que j’entends depuis quelque temps me causent des douleurs plus fortes car elles me serrent le cœur et me coupent le souffle que j’ai eu tant de mal à récupérer. »
– « Oui, oui, je le ressens aussi. Comment peux-tu rester calme lorsqu’un jeune homme meurt tragiquement et que le moment de ses funérailles, censé être digne et respectueux, se transforme en discours de haine, en insultes, en humiliations, en caméras qui suivent les personnalités comme un chasseur guettant sa proie ? L’heure n’était pas à la politique. C’était l’heure de la prière, comme l’avait si bien demandé l’avant-veille le père éploré de la victime. J’aurais aimé que sa sœur, religieuse aux yeux d’ange, garde sa main dans la sienne et l’empêche en un moment si crucial de plonger dans la mer houleuse de la politique. Un enterrement se déroule sans cris, la douleur de la famille et des amis est à respecter. Des parents, une sœur, un frère, une veuve, tous inconsolables face à cette perte si injuste, si barbare, quel malheur, mon Dieu soutenez-les dans cette terrible épreuve. »
– « J’ai bien envie de crier à tous ceux qui le méritent, à tous ceux qui viennent ici de mauvaise foi, de nous laisser en paix. Nous avons eu notre lot de bonheur. Que les couleurs ne servent qu’aux fleurs et aux dessins des enfants... voilà en des mots simples notre unique revendication... »
Léna NJEIM
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– « Moi non plus, mon ami. Je me sentais vivant avec toutes ces personnes qui nous entouraient. »
– « Et moi donc ! Vous êtes tous les deux debout, ma position me permet de regarder les manifestants presque face à face, un regard ne ment jamais, il reflète la profondeur des pensées. »
Et c’est ainsi que les statues conversaient entre elles.
Il est vrai qu’elles ont les meilleures places pour les spectacles livrés devant elles.
Si on s’approche assez de leur socle, on les entend parler et partager leurs opinions. Leurs dernières impressions ne sont pas à l’honneur de certains manifestants, au contraire, elles devraient en faire rougir plus d’un.
Elles en ont vu de tous les âges, de toutes les croyances,...