Tant bien que mal (plutôt mal que bien, en fait) il a survécu aux secousses, aux crises, aux guerres, aux assassinats, pour reprendre ensuite son erratique cheminement. Il a connu mille bizarreries, hérésies et autres aberrations, telles des grèves de Premiers ministres, des nominations de députés ou encore cette troïka vouée à la discorde permanente, ce qui requérait l’arbitrage systématique de l’étranger, du tuteur, de l’occupant. Il a enduré atteinte sur atteinte, et avec lui une Constitution cultivant l’imprécision, l’ambiguïté. Pour notre système politique est-ce donc, cette fois, le bout du chemin ?
Nous ne sommes pas seuls en cause, c’est vrai. Jamais auparavant les clivages locaux n’auront reflété avec autant de terrible acuité le choc des volontés extérieures. Par-delà les sincères sympathies qu’elle suscite à travers le monde, notre minuscule patrie est aujourd’hui la scène et l’enjeu d’un double et gigantesque défi. Car c’est dans le processus d’émancipation du Liban, amorcé l’an dernier, que l’Amérique peut trouver la seule réalisation, l’unique embryon de success story rescapé de son programme de démocratisation du Moyen-Orient. Et c’est au Liban que l’Iran s’est publiquement juré d’enterrer l’entreprise US.
La Syrie n’est évidemment pas en reste, qui n’a guère renoncé à ses vieilles ambitions. Dans le rapport Baker-Hamilton pressant l’Administration Bush d’opter pour le dialogue afin de calmer le jeu en Irak, dans les appels européens l’invitant à jouer un rôle constructif, elle est probablement portée à voir des signes de faiblesse, la perspective de quelque fructueux marchandage. Reste cependant, impénétrable, la prudente mais diligente recherche de la vérité sur les attentats criminels qui ont visé le Liban. Dans son nouveau rapport d’étape, publié hier, le magistrat Serge Brammertz se dit globalement satisfait de la coopération des autorités syriennes ; mais le certificat comporte une très claire obligation de durée, les enquêteurs exigeant d’avoir accès aux acteurs politiques impliqués non seulement au Liban mais sur la scène régionale et internationale...
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Reste aussi, indéniable, la responsabilité intrinsèque des Libanais dans l’actuelle impasse : pas seuls en cause, ils n’ont jamais su en revanche gérer leurs rares moments d’intimité nationale. Et après s’être échinés à l’abâtardir à force de bazars de pouvoir, ils en sont venus à annihiler purement et simplement l’unique régulateur de la paix civile, le seul instrument d’arbitrage intérieur : à savoir le fonctionnement normal des institutions, quand bien même seraient-elles imparfaites.
Dès lors, c’est un paysage proprement lunaire qu’offre aujourd’hui le Liban institutionnel. Barricadé au palais de Baabda, le plus illégitimement en place des présidents qu’ait connus la République se permet de donner des leçons de légalité, sort de la peu digne hibernation que lui avait imposée la tempête de l’an dernier pour bloquer l’action du gouvernement. Au Sérail, et sous les quolibets des manifestants campant dans le centre-ville de Beyrouth, est barricadé, tel quelque despote sur le déclin, un gouvernement issu pourtant d’une large majorité parlementaire et assuré, de surcroît, du soutien d’une très large partie de l’opinion. Paradoxe des paradoxes, c’est la minorité qui s’arroge le rôle et le statut de majorité : qui exige de contrôler l’Exécutif en obtenant un droit de veto, se prévalant pour cela d’une assise populaire en tout point respectable certes, mais qui ne l’autorise en rien, pour autant, à bouleverser de la sorte la règle du jeu.
Nul n’est allé se barricader au Parlement, et pour cause : ce théâtre naturel de tout débat est tout simplement en relâche par décision du régisseur. Étroit allié de Damas réélu néanmoins à la tête d’une Assemblée largement souverainiste, pilier de l’opposition et dans le même temps organisateur du dialogue national entouré des plus grands égards, le président Nabih Berry est une véritable énigme. Mais, là aussi, quelque chose vient de lâcher, avec la polémique surgie entre le Sérail et l’Étoile, saisie hier du dossier du tribunal international. Car si Berry est parfaitement libre de ses options, ce n’est pas une idée très reluisante de son Parlement qu’il donne à voir en assignant celui-ci à un simple rôle de spectateur : au mieux de scribe, appelé à endosser toute solution résultant éventuellement de l’actuelle médiation de la Ligue arabe.
Baabda, l’Étoile, les manifestations du centre-ville : avec tout cela, quel besoin encore d’une minorité de blocage ?
Issa GORAIEB
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