Le phénomène est d’une rigueur proprement mathématique : à l’escalade répond fatalement l’escalade, même si la vivacité du verbe n’est pas le domaine de prédilection de Fouad Siniora, brillant technocrate, exceptionnel homme d’État devenu, alors que rien ne semblait l’y préparer pourtant, un saisissant Premier ministre de combat.
Ce sont des accusations de la plus grande gravité que le leader du Hezbollah, dans son adresse télévisée aux manifestants du centre-ville, a lancées jeudi contre le chef du gouvernement et ses collaborateurs. Dans le Liban actuel en effet, celui où les assassins sévissent toujours dans la plus grande impunité – et de manière plus générale dans un monde arabo-musulman livré aux dérives de l’intégrisme –, ce n’est plus une simple figure de style, un banal et folklorique cliché que de brandir face à quiconque l’infamante accusation de collusion avec l’ennemi israélien. Le faire avec une telle virulence, avec autant de légèreté aussi, c’est paraître absoudre imprudemment, d’avance, ceux qui se chargeraient éventuellement (ou seraient chargés) d’administrer aux traîtres un châtiment exemplaire. Asséner de telles accusations tout en envisageant de collaborer avec les mêmes traîtres, au sein d’un même gouvernement doté cette fois d’une minorité de blocage, n’altère en rien l’outrance du propos. Et menacer de proclamer, à défaut, un gouvernement de substitut n’est certes pas fait pour rehausser le cachet démocratique dont se pare la contestation.
C’est sur ce plan précis d’ailleurs que Siniora a relevé le gant hier, en accusant le Hezbollah de planifier rien moins qu’un coup d’État : accusation des plus graves, elle aussi, et qui, en d’autres lieux, ne peut qu’aller de pair avec tout un train de mesures d’exception. Ce n’est pas un putsch classique, avec son rituel de mouvements de blindés et son défilé d’officiers providentiels, que l’on semble craindre au Sérail ; mais la variante la plus probable n’en est pas moins redoutable. Et cette variante, c’est la stratégie du chaos : chaos socio-économique engendré par la paralysie des affaires, du commerce et de l’industrie, et, pire encore, chaos sécuritaire pouvant résulter des objectifs nouveaux assignés aux manifestants comme de l’échauffement graduel des esprits au niveau populaire.
Durant la semaine écoulée, deux voix de nature et de vocation différentes se sont fait entendre pour mettre en garde contre cette course vers l’abîme. Tout en proclamant la neutralité de l’institution militaire et sa détermination à préserver l’ordre public, le commandant de l’armée a appelé les responsables politiques des divers bords à faire preuve de courage et d’esprit de sacrifice en recherchant le compromis, en se prêtant aux concessions. Plus ciblées toutefois, car proposant tout un panier de solutions – gouvernement d’entente nationale ou alors de technocrates, nouvelle loi électorale, élection présidentielle anticipée, convocation de l’Assemblée nationale, acceptation définitive du tribunal internationale pour le Liban –, sont les Constantes maronites énoncées mercredi au siège patriarcal de Bkerké.
On aura vite constaté, et cela sans la moindre surprise, la vive opposition d’Émile Lahoud à ce programme, le président au mandat frappé d’illégalité trouvant moyen de dénier toute représentativité à l’actuel Parlement. La surprise – agréable – réside dans le fait que Lahoud est pratiquement seul à avoir rejeté l’initiative de l’Église maronite. Saluées par les uns, jugées dignes d’intérêt par les autres, les idées de Bkerké ne doivent pas cependant rester propos de sages, prières de vénérables hommes de religion. Car le temps compte, et il est essentiel que la voix de la raison se fraie un passage à travers le tumulte des harangues. Tous ceux qui acquiescent, même du bout des lèvres, il faut les prendre au mot, les traîner à la table du dialogue, les acculer à donner suite à leurs bonnes dispositions ou alors à se dédire, à encourir de front l’opprobre de l’opinion publique.
Bkerké n’est pas l’Étoile, bien sûr, et le cardinal Sfeir n’a pas de prérogatives politiques. Mais à l’heure où les antagonismes entre musulmans en Irak menacent de faire tache d’huile, le patriarche maronite, avec son immense autorité morale, peut jouer un rôle capital pour aider à se retrouver, face à eux-mêmes comme face aux autres, tous les Libanais. Les chrétiens tout aussi bien, d’ailleurs, que les musulmans.
Issa GORAIEB
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