Le monde ne laisse pas, avec nous, de pleurer Pierre Amine Gemayel. Le monde s’inquiète de cette entreprise de déstabilisation qui, avec tant de criminel acharnement, vise notre pays. Mais que peut faire de plus le monde pour que Pierre Gemayel, fauché alors qu’il abordait seulement une carrière chargée de promesses, soit véritablement le dernier martyr de la deuxième indépendance ; pour que triomphe enfin la justice ; pour que soit reconnu de tous le droit du Liban, terre et peuple, à la vie dans le calme et la dignité, à la vie tout court ?
Poser cette question, ce n’est pas méconnaître bien sûr l’effet décisif des résolutions de l’ONU de ces deux dernières années qui ont délivré le Liban de la mainmise syrienne. Si la mainmise n’est plus là cependant, la main du crime est loin d’avoir désarmé. Et par la plus sombre des ironies, il est même à redouter qu’elle redouble de zèle – qu’elle use contre la majorité gouvernementale et parlementaire de la méthode du nettoyage par le vide – à mesure que prend corps (mais non sans mal) le projet de tribunal international mixte appelé à juger les assassins.
Laborieuse, problématique gestation en effet que celle de cette salvatrice instance. Car si l’ambiguïté des textes est pain bénit pour la classique contestation politique, elle peut l’être aussi pour les plus inavouables des arrière-pensées. Et l’expérience des quinze dernières années a amplement montré que dans ce véritable fourre-tout qu’est la Constitution issue de l’accord de Taëf, tout un chacun peut trouver combustible à l’appui de sa thèse : qui pour valider l’action gouvernementale malgré la démission en bloc des ministres chiites, et qui pour crier à l’illégalité, à l’illégitimité de l’équipe Siniora dans sa composition présente.
Or il ne s’agit pas cette fois d’une de ces querelles routinières qui ont alimenté dans le passé la chronique politique. Ce tribunal international mixte n’est pas seulement la garantie de châtiments exemplaires pour les auteurs et commanditaires des crimes passés. Par son puissant pouvoir de dissuasion, il n’est pas seulement non plus une police d’assurance-vie pour tous les hommes et les femmes qui, dans ce pays, s’adonnent à l’action politique. Le tribunal est surtout en réalité un gage de survie pour le Liban lui-même : que sous les prétextes les plus divers vienne à s’estomper en effet la promesse de justice, et l’on aurait livré le pays, pieds et poings liés, à la loi de la force brute, à l’intimidation, à la terreur, à la décapitation permanente.
Pour cette raison, le cabinet Siniora n’avait d’autre choix que d’aller de l’avant : d’entériner sans délai, dès aujourd’hui même et malgré l’absence persistante des ministres démissionnaires, le projet définitif expédié par l’ONU et dont les moindres détails avaient été dûment négociés avec le concours de la fine fleur de la magistrature libanaise. Ce n’est là toutefois que le début d’une véritable course d’obstacles. Première haie : un Parlement à la majorité bien établie certes mais dont le chef, pilier de l’opposition et néanmoins animateur du dialogue national, détient l’exorbitant pouvoir de convoquer à son gré les débats, d’en fixer souverainement l’ordre du jour. En fin de parcours campe un président de la République qui, en privant de sa signature le document, même s’il était voté dans les règles, peut encore faire office de goulot d’étranglement, de retardateur d’allumage, ce qui nécessiterait alors une nouvelle navette du char judiciaire entre le Sérail et l’Étoile. Et planant tout le long de ce steeple-chase politico-judiciaire, l’ombre d’une Syrie qui tantôt se dit non concernée par cette affaire (car non préalablement consultée !), et tantôt exige que la formation du tribunal attende la fin de l’enquête internationale sur les attentats contre le Liban.
Des objections d’un Émile Lahoud au mandat lourdement entaché d’illégalité – et qui trouve moyen de retourner ce même grief contre le gouvernement – le Conseil de sécurité, comme on sait, n’a guère tenu compte. C’est bien ; mais cela pourrait s’avérer insuffisant si, par malheur, l’obstruction devait marquer des points. Car s’il est vrai qu’elle ne peut interférer dans le processus de décision local, l’ONU a obligation de porter secours et assistance à l’un de ses membres ouvertement en butte à la plus vile, la plus vicieuse, la plus inhumaine des agressions. Mieux, l’ONU a le pouvoir de créer des juridictions non plus mixtes mais spécifiquement internationales, et elle serait bien inspirée de le rappeler, même à ce stade, plutôt que de paraître se laver les mains de l’imbroglio libanais.
La quête de vérité méritait bien une mirifique union sacrée de tous les Libanais autour d’une cour qui préserve absolument la dignité de la justice libanaise et même l’immunité des chefs d’État, dont la responsabilité hiérarchique est passablement occultée en effet. Mais que cette unanimité fasse défaut sous les prétextes les plus divers ne doit en aucun cas signifier que les juges vont prendre des vacances. Que par leur constance, leur application au travail, les assassins ont gagné. Que les héros de l’indépendance se sont, en définitive, sacrifiés pour rien.
Issa GORAIEB
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