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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB L’impôt de justice

Ce n’est pas la première fois que la symbolique de la fête tourne à l’authentique cauchemar. C’est un 22 novembre qu’était assassiné, peu après son investiture, le président René Moawad. Et c’est à la veille de cette date fétiche, au moment précis où cherche à s’affirmer une indépendance longtemps foulée aux pieds, que les tueurs reprennent soudain du service, ajoutant à leur sinistre tableau de chasse Pierre Amine Gemayel. Pourquoi, après une trompeuse relâche de onze mois, ce retour à la dialectique des attentats alors que le Liban est déjà plongé dans une crise des plus graves, alors que les Libanais sont divisés sur pratiquement tout ? Et pourquoi avoir choisi, pour quinzième martyr, ce jeune et brillant héritier d’une grande famille politique qui a fortement marqué de son empreinte l’histoire du pays et en a, plus d’une fois, payé l’exorbitant tribut ? Parce que le meurtre d’hier, ses commanditaires et planificateurs l’ont conçu comme une infernale bombe à fragmentation, similaire à ces engins largués par milliers l’été dernier par l’ennemi israélien et qui n’en finissent jamais de tuer. Tous les Libanais sincères pleurent Pierre Gemayel, même si le coup atteint au premier chef – et en plein cœur – une communauté chrétienne qui, pour la première fois pourtant, ne tient pas la vedette dans le débat de l’heure : lequel dissimule bien mal une sourde rivalité sunnito-chiite. Le chef des Forces libanaises Samir Geagea se situe dans un camp souverainiste, celui du 14 Mars, rassemblant des formations d’obédiences diverses. Pour sa part, le général Michel Aoun n’est certes pas le premier bénéficiaire de son entente avec le Hezbollah, laquelle le contraint à d’acrobatiques contorsions pour tenter de préserver un capital de popularité amassé lors de son combat contre la tutelle syrienne. Marginalisé depuis plus d’un an, le président de la République, quant à lui, est toujours certes un sujet de division, mais un sujet parmi tant d’autres. Du haut de sa charge en effet, il n’a plus d’autre moyen de gouvernement qu’une peu valorisante politique d’obstruction. Dessaisi de son rôle naturel d’arbitre suprême, le président n’est pas le chef, mais seulement le support constitutionnel d’une fraction. Et il ne se trouvera pas beaucoup de Libanais pour regretter qu’au soir de cette terrible tragédie, le souci de décence ait porté Émile Lahoud, fidèle chantre des bienfaits syriens, à nous faire grâce, cette année, de son message de l’Indépendance. Au vu de tout ce qui précède, on peut présumer que la criminelle provocation d’hier a eu pour premier objet d’enflammer la rue, de susciter, entre autres calamités, des heurts entre tenants des deux principaux courants chrétiens : ce serait, dans toute son horreur, un degré supplémentaire dans le processus d’atomisation. L’ex-président Gemayel l’a bien vu qui, surmontant son immense affliction de père, est intervenu à deux reprises en soirée auprès de ses partisans pour mettre en garde contre tout débordement. Il peut y avoir pire cependant que cette manipulation des foules recherchée par les criminels, et c’est cette simple, terriblement simple comptabilité de mort à laquelle se livrent peut-être les ennemis du Liban. Pierre Gemayel, en effet, était membre d’un gouvernement déstabilisé par les récentes démissions des ministres chiites, d’un gouvernement indigne que l’opposition s’est juré de renverser en menaçant de descendre dans la rue, d’un gouvernement que d’autres assassinats pourraient dépeupler encore plus : cela sans qu’il soit possible de remplacer, dans les règles, les ministres démissionnés par balles ou par explosions de bombes, ce qui acculerait ce gouvernement au départ. En poussant encore plus loin un tel raisonnement, qui ne saurait émaner que de cerveaux bien malades, pourquoi pas quelques liquidations suffisantes pour modifier l’actuel rapport de force à l’Assemblée ? Reste le plus important : ce gouvernement, c’est sur fond de constitution d’un tribunal international pour le Liban qu’on lui a déclaré la guerre totale. Et même en supposant que la Syrie est innocente du sang de Rafic Hariri et de tous les autres héros de l’indépendance ; même s’il fallait se faire violence pour accorder à l’opposition le bénéfice de la bonne foi, celle-ci doit se rendre compte que l’ultime cote d’alerte a été enfoncée hier. S’obstiner dans cette voie périlleuse équivaut clairement désormais à chercher à enterrer la quête de vérité en même temps que les morts, ce serait cautionner d’avance les infamies futures. Ce serait insulter la mémoire de tous les héros tombés pour la souveraineté et l’indépendance. Pas plus que ceux qui l’ont précédé, Pierre Gemayel n’aura donné sa vie pour rien. Sa brutale disparition, condamnée dans les termes les plus énergiques par le Conseil de sécurité de l’ONU, n’a fait que hâter l’aval international au projet de tribunal mixte. La justice est en mouvement. Et dans la douleur à répétition devenue le lot de notre pays, on peut trouver quelque réconfort à l’idée que si d’aucuns sont tellement acharnés à la perte du Liban, c’est après tout parce que le Liban est vissé à la vie. Comme le martelait hier le chef du gouvernement, il reste, il reste, il reste. Issa GORAIEB

Ce n’est pas la première fois que la symbolique de la fête tourne à l’authentique cauchemar. C’est un 22 novembre qu’était assassiné, peu après son investiture, le président René Moawad. Et c’est à la veille de cette date fétiche, au moment précis où cherche à s’affirmer une indépendance longtemps foulée aux pieds, que les tueurs reprennent soudain du service, ajoutant à leur sinistre tableau de chasse Pierre Amine Gemayel.
Pourquoi, après une trompeuse relâche de onze mois, ce retour à la dialectique des attentats alors que le Liban est déjà plongé dans une crise des plus graves, alors que les Libanais sont divisés sur pratiquement tout ? Et pourquoi avoir choisi, pour quinzième martyr, ce jeune et brillant héritier d’une grande famille politique qui a fortement marqué de son empreinte...