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Actualités - Opinion

Si la rue m’était contée

La rue : que voilà un joli mot ! La rue, c’est un dérivatif, une bouffée d’oxygène, un exutoire ; on débat dans la rue, on échange des idées, on argumente dans la rue. Une rue, cela s’appelle aussi une promenade, un carrefour, un croisement, toutes voies synonymes de rencontres, de retrouvailles. Une fusion que le centre-ville, point de jonction de toutes les rues, a symbolisée, reflétée tout au long de la tumultueuse histoire libanaise. Un rond-point de cultures, d’émulation intellectuelle, de bouillonnement cérébral : Foire du livre arabe, Salon du livre français, fête de la Musique, expositions, colloques, l’art dans toutes ses acceptions, dans toutes ses différences, ses ressemblances. La rue : que voilà un joli mot, mais aussi un traître mot ! Le résumé, en un mot, de toutes les significations, de toutes les convoitises, de toutes les appréhensions. On dit l’homme de la rue : l’homme tranquille, le citoyen moyen qui veut tout simplement vivre, qui veut tout simplement qu’on lui fiche la paix. On dit aussi la rue pour désigner le peuple susceptible de s’insurger, mais on dit plus souvent être à la rue, jeter à la rue : se retrouver sans abri. La rue, un cœur battant qui peut connaître aussi l’enfer, qui peut renouer avec ses vieux démons. Flash-back, retour sur le passé : la rue de Damas transformée (vous en souvenez-vous ?), l’espace d’un battement de cils, en barricade, en mur de séparation, en barrière de haine. Étrange ironie des appellations : Damas n’était évidemment pas loin. Elle n’est toujours pas bien loin, mais Téhéran est désormais encore plus proche. Veut-on donc aujourd’hui bâtir de nouvelles rues de Damas, inaugurer une rue de Téhéran ? Des murs de séparation dans chaque quartier, dans chaque village, dans chaque ville ? Des rives du Barada, qui voient venir, lentement, inexorablement, le tribunal international, retentissent, de nouveau, les clairons incitant à la sédition, et de Téhéran s’égrènent les exhortations appelant à faire du Liban le cimetière des Israéliens et des ambitions américaines. Question subsidiaire : pourquoi ces deux pays ne livrent-ils pas ce combat titanesque à partir de leurs territoires ? Réponse tout aussi subsidiaire : trop occupés à tenter de rétablir le fil du dialogue avec Washington. Attention, danger : on ne joue pas impunément avec la rue. Les anciens, ceux qui ont vécu l’horrible, la tragique guerre civile, le savent pertinemment, mais beaucoup d’entre eux ne semblent guère s’en soucier, ne semblent en avoir tiré aucune leçon. Attention, danger : ces anciens, la mémoire des années de plomb, de folie meurtrière, sont devenus amnésiques, et les jeunes, leurs adeptes, leurs émules, ceux qui n’ont pas connu les années de rupture sanglante, suivent le même chemin fait d’incompréhension, de rejet de l’autre. Triste spectacle réédité au fil des élections estudiantines, triste rue rongée par le cancer politicien, prisonnière des slogans ronflants, des discours d’ostracisme, de sectarisme criminel. Théâtre de marionnettes, jeu de guignol, où l’irresponsabilité des uns le dispute au cynisme des autres. Attention, danger : demain, après-demain, dans une semaine, il sera peut-être trop tard. On ne joue pas impunément avec la rue, on ne descend pas dans la rue comme pour une promenade. Une décision unilatérale, un certain 12 juillet, nous avait déjà plongés dans l’horreur, une nouvelle aventure, l’accomplissement du chantage feraient, cette fois, basculer le pays dans le chaos, le néant. Nagib AOUN PS : Samedi soir, au centre-ville, le temps semblait s’être arrêté : l’atmosphère, comme pour conjurer le mal, la catastrophe annoncée, était à la fête. Restaurants pleins, narguilés à profusion, musiciens en vadrouille, croqueurs de portraits aux aguets, filles voilées, filles nombril à l’air, jeunes hommes en jeans, jeunes hommes en costard, tous ensemble, toutes communautés, toutes tendances confondues. Une même communion à la vie, un même pied de nez aux pythies, aux empêcheurs de tourner en rond. Le Liban réel, pluriel. Puisse-t-il avoir raison du Liban sectaire, intolérant qui essaye de s’incruster dans les cœurs et dans les esprits, qui veut prendre possession de la rue, notre rue, notre cœur battant.
La rue : que voilà un joli mot ! La rue, c’est un dérivatif, une bouffée d’oxygène, un exutoire ; on débat dans la rue, on échange des idées, on argumente dans la rue. Une rue, cela s’appelle aussi une promenade, un carrefour, un croisement, toutes voies synonymes de rencontres, de retrouvailles.
Une fusion que le centre-ville, point de jonction de toutes les rues, a symbolisée, reflétée tout au long de la tumultueuse histoire libanaise. Un rond-point de cultures, d’émulation intellectuelle, de bouillonnement cérébral : Foire du livre arabe, Salon du livre français, fête de la Musique, expositions, colloques, l’art dans toutes ses acceptions, dans toutes ses différences, ses ressemblances.
La rue : que voilà un joli mot, mais aussi un traître mot ! Le résumé, en un mot, de toutes les significations, de...