Il est des mots qui, telle une malédiction, poursuivent sans répit certains pays, les ramenant régulièrement, impitoyablement à la case départ. Celui de participation en est un pour ce conglomérat de communautés libanaises qui, plus de six décennies après l’indépendance, en est encore à l’apprentissage de la vie en commun, à l’idée d’un État qui serait à la fois celui de tous et de personne.
L’exigence d’une réelle, pleine et entière association aux affaires publiques a longtemps été le fait des sunnites, coauteurs principaux avec les maronites du Pacte national de 1943. Jugés trop à la traîne de la présidence de la République ou trop complaisants envers l’Occident, des chefs de gouvernement ont été désavoués par leur communauté, quasiment excommuniés et parfois même agressés dans leurs biens, sinon dans leur vie. À peine désignés, d’autres ont dû se démettre car s’étant vu dénier l’agrément de l’establishment politico-religieux musulman. Et d’autres encore, puissamment soutenus au contraire, ont carrément boycotté les autres pôles du pouvoir, des mois durant parfois, jusqu’à la satisfaction de leurs revendications.
On sait de quelle désastreuse manière ce perpétuel bras de fer a dérapé, avec l’irruption du facteur puissance paramilitaire ou milicienne, avec une guérilla palestinienne promue armée des musulmans et faisant pièce à ce qui était décrié comme le maronitisme politique. Aux Libanais émergeant exsangues d’une guerre de quinze ans, on aura concédé un bien ironique specimen de collégialité : c’est en réalité à la conduite syrienne des affaires publiques que l’on était tout juste admis à participer.
Aujourd’hui, ce sont les chiites qui – face surtout aux sunnites, cette fois – réclament une part plus consistante de pouvoir, si ce n’est, comme le redoutent d’aucuns, le pouvoir. Et c’est dans cette ambiguïté, entretenue par les suspicions des uns mais aussi par l’intransigeance et l’activisme effréné des autres, que réside précisément le problème. Que les chiites du Liban aient longtemps souffert d’un sentiment d’exclusion ; que leurs influents appuis régionaux se soient unis à leur poids démographique pour promouvoir leur montée en puissance ; que malgré le statut dévolu par l’accord de Taëf au chef du Législatif, partenaire incontournable de l’Exécutif, certains rééquilibrages puissent être une fois de plus envisageables, cela tous les citoyens peuvent le comprendre.
Il reste néanmoins que même la plus légitime des aspirations, la plus juste des causes se trouvent bien mal défendues quand derrière les foules que l’on menace de jeter – pacifiquement – dans la rue se profile le spectre d’un formidable arsenal qui en a remontré tout récemment même à la puissante armée israélienne ; quand en pleine période de concertation nationale les ministres du Hezbollah et d’Amal claquent la porte du gouvernement, le dénudant de sa composante chiite ; et surtout quand ce coup d’éclat intervient à un moment on ne peut plus inopportun, plus significatif. Plus révélateur aussi ?
Car en dépit des arguments avancés, force est de constater que ces cinq démissions ont pour premier et flagrant effet de faire obstacle à un accord libano-onusien sur le tribunal international statuant sur l’assassinat de Rafic Hariri et les quatorze autres attentats, pour la plupart mortels, qui l’ont précédé ou suivi. Même si on s’en tenait là, ce ne serait déjà pas très valorisant pour une Résistance se glorifiant d’une victoire divine sur l’ennemi israélien. Mais de surcroît, l’initiative du tandem Amal-Hezbollah accule le chef du gouvernement, en péril de sabordage, à innover. Et à le faire en prêtant le flanc aux accusations, tout à fait prévisibles et même attendues, d’illégalité constitutionnelle. En convoquant pour ce lundi un Conseil des ministres consacré à la question du tribunal, Siniora a passé outre aux objections d’un président Lahoud apparemment pas très chaud lui non plus pour l’avènement de la justice internationale et qui, dès hier, a prononcé le deuil de la légitimité du gouvernement.
En définitive un autre mot, celui d’aventurisme, hante lui aussi, en ce moment, les esprits des Libanais qui aspirent seulement à vivre en paix sans avoir à redouter à chaque instant l’éruption de l’infernal volcan. Ce terme s’était imposé déjà lors de la guerre de l’été, imprudemment provoquée en l’absence de toute participation étatique, ou même seulement politique, à aussi énorme décision. Et à l’heure où l’on prétend améliorer une démocratie aussi approximative et précaire que la libanaise, c’est avec un grand A que s’écrirait l’aventurisme si, en sus d’une présidence réduite à sa plus simple expression, le Liban se retrouvait sans le moindre gouvernement. Serait-il de désunion.
Issa GORAIEB
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L’exigence d’une réelle, pleine et entière association aux affaires publiques a longtemps été le fait des sunnites, coauteurs principaux avec les maronites du Pacte national de 1943. Jugés trop à la traîne de la présidence de la République ou trop complaisants envers l’Occident, des chefs de gouvernement ont été désavoués par leur communauté, quasiment excommuniés et parfois même agressés dans leurs...