C’est très bien joué : une guerre constitutionnelle à la place (ou avant ?) le choc des rues ; avant, a dit Nabih Berry piégé jusqu’aux yeux, quelque chose de bien plus terrible que l’assassinat de Rafic Hariri…
C’est très bien joué. Le Hezbollah, entraînant Amal dans son sillon, a décidé de vider l’Exécutif de l’une de ses substances communautaires vitales, en sachant pertinemment que son porte-parole à Baabda ne signera aucun décret de nomination de ministres chiites appartenant à la troisième voie ; en sachant pertinemment que sa communauté ne se maronitisera pas, qu’elle ne sera pas marginalisée au Conseil des ministres comme pendant les quinze années de plomb de la tutelle syrienne.
C’est très bien joué – mais pourquoi jouer comme ça ? Parce que le Hezbollah (donc Amal) estime que la communauté chiite n’est pas représentée comme elle le mérite ou comme ils pensent qu’elle le mérite ; qu’elle n’a pas assez de pouvoirs ? Soit. Même s’il est permis à tout un chacun de se rappeler à quel point, constitutionnellement, le président de la Chambre est puissant ; combien de projets et de propositions de loi il (en l’occurrence Nabih Berry) a bloqué durant des siècles. Même s’il est permis de se rendre compte à quel point la majorité, depuis un peu plus d’un an, ne s’est comportée en majorité qu’au cours de quelques rares – mais tellement précieuses – secondes… Parce que le Hezbollah veut que le Liban prenne d’autres rails, parce qu’il défend une autre conception de ce Liban, rêve d’un autre Liban ? Soit. Mais aussi compréhensible que cela puisse être, il faudrait, pour qu’une faction, une communauté, un individu change seul(e) la nature, la culture, les innés et les acquis du Liban, qu’il ou qu’elle, simplement, aille s’installer ailleurs : ici, c’est pour tous. À moins que le Hezbollah n’ait décidé de jouer pour d’autres raisons : cela, tout le monde le sait, tout le monde présuppose ou connaît ses raisons. Sauf que le problème n’est plus là.
C’est très bien joué. Et maintenant ? La très grande majorité des Libanais ne veut pas d’un Exécutif amputé, mutilé, tronqué, aussi fallacieux et personnels que soient les prétextes du départ des ministres chiites. Mais la très grande majorité des Libanais veut et exige un tribunal international, même un peu édulcoré, pragmatisé, pour juger les assassins de Hariri et tous les autres ; veut et exige que les conditions soient réunies pour assurer le meilleur Paris III qui soit ; veut et exige l’application stricto sensu de la résolution 1701 – pas pour les beaux yeux de George W. Bush, juste pour assurer un tant soit peu son avenir. La majorité, à laquelle on peut reprocher de n’avoir pas vu ou pu voir ou su voir arriver cette ADM de démissions collectives, a elle aussi, hier soir à Koraytem, manœuvré comme il le fallait.
C’est très bien joué – surtout que tous, d’Émile Lahoud au Hezbollah en passant, surtout, par Nabih Berry, avaient accepté l’idée du tribunal international. Il était vital que le Conseil des ministres se réunisse aujourd’hui, et, en principe, il se réunira pour débattre sur la formule et le statut du tribunal international. On ne peut pas, on ne doit pas, lorsque l’on a affaire à un locataire de Baabda totalement et infiniment anticonstitutionnel, lorsque la viabilité du Liban est en jeu, lorsque son futur est en jeu, prendre en compte des manœuvres telles que Émile Lahoud invoque la Loi fondamentale ou Émile Lahoud n’est pas d’accord : Émile Lahoud n’a pas le droit, moralement, d’intervenir – ses prises de position sont risibles. Les remarques du Hezbollah et d’Amal sur la formule du tribunal sont connues de tous les autres ministres, et nul doute qu’ils sauront, toutes proportions gardées, en tenir compte durant leurs débats.
C’est très bien joué. Tenir tête, s’entêter – Amine Gemayel a été surprenant hier sur la NTV – est désormais nécessaire pour éviter un phagocytage, un avortement létal, la mort d’un esprit, celui du 14 Mars, celui d’un Liban modèle, d’un Liban message, l’esprit de la convivialité et de l’exhortation apostolique, l’esprit du maronite, du sunnite, du chiite, du druze, de l’orthodoxe, du catholique, etc., modéré, du Libanais qui accepte l’autre Libanais, du Libanais qui regarde vers le dedans. Salutaire entêtement, qu’il faudra très vite, pourtant, assouplir, pour que soient réglés, ne serait-ce qu’en apparence, le problème posé par le Hezbollah (il ne pourrait l’être définitivement qu’une fois résolu ce choc de culture politique qui l’oppose aux autres, c’est-à-dire, tout bêtement, une fois désarmé) et celui de la démission des ministres chiites.
Très bien jouer serait, maintenant que chacun a su que l’autre ne reculerait devant rien, de faire, d’un côté ou de l’autre, les concessions qui s’imposent. Ne pas tenir de Conseil des ministres aujourd’hui et revenir sur les démissions pour, dans les 24 heures, se réunir place de l’Étoile et débattre, pour la énième fois, du tribunal. Que de temps perdu, certes, mais il n’y a pas de meilleure solution. Le plus surprenant c’est qu’elle vient plus ou moins d’un homme que l’on ne pensait pas capable de prendre – en tout cas pas aussi tôt – le magnifique chemin du chamseddinisme. Cet homme s’appelle Abdel Amir Kabalan – il est le vice-président du Conseil chiite supérieur, le successeur de (l’urgent) Mohammad Mehdi Chamseddine. Un entêté comme le Liban les aime, et qui a fini par tout comprendre.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est très bien joué : une guerre constitutionnelle à la place (ou avant ?) le choc des rues ; avant, a dit Nabih Berry piégé jusqu’aux yeux, quelque chose de bien plus terrible que l’assassinat de Rafic Hariri…
C’est très bien joué. Le Hezbollah, entraînant Amal dans son sillon, a décidé de vider l’Exécutif de l’une de ses substances communautaires vitales, en sachant pertinemment que son porte-parole à Baabda ne signera aucun décret de nomination de ministres chiites appartenant à la troisième voie ; en sachant pertinemment que sa communauté ne se maronitisera pas, qu’elle ne sera pas marginalisée au Conseil des ministres comme pendant les quinze années de plomb de la tutelle syrienne.
C’est très bien joué – mais pourquoi jouer comme ça ? Parce que le Hezbollah (donc Amal) estime que la...