Rechercher
Rechercher

Actualités

EN DENTS DE SCIE La dernière brique de Candia

Quarante-cinquième semaine de 2006. Cela s’appelle de la régression. Peu importe à quel stade, le retour des Quatorze à l’avant-case départ est éminemment régressif : rien d’anormal puisqu’il accompagne tout naturellement le retour du Liban dans sa préhistoire, ce bond en arrière de vingt ans infligé par le gouvernement Olmert sur invitation expresse du Hezbollah – le kidnapping des deux soldats israéliens reste jusqu’à nouvel ordre l’acte non seulement le plus inutile mais aussi le plus inconséquent et le plus dispensable qui soit depuis la fin de la tutelle syrienne. Une semaine d’automne pour se rendre compte, comme au printemps, qu’il n’y a aucune confiance entre des hommes et des femmes chargés de ressusciter un pays ; qu’il y a deux conceptions du Liban, deux visions, deux définitions de ce pays ; qu’on ne peut pas accoupler carpe et lapin, que le résultat, si l’on veut pousser l’expérience jusqu’au bout, ne peut être qu’une monstruosité de la nature, évidemment pas fonctionnel, évidemment pas viable. Même si, sur impulsions ou injonctions irano-saoudiennes, la carpe se décidait à prendre des cours accélérés de creusage de terriers ou le lapin à se faire greffer des branchies et des nageoires. On ne lutte pas contre la (sa) nature. On apprend à évoluer, à ne pas aller à reculons de l’histoire – ou pas. Et pendant que la majorité se décomplexait, se ressoudait, se résolvait à s’accepter telle qu’elle est, se lançait enfin dans un ostentatoire coming out politique – qu’elle annonçait publiquement et officiellement qu’elle allait se comporter, avec souplesse mais fermeté en majorité – ; pendant que le Hezbollah multipliait les mises en demeure et leurrait l’opinion publique – le parti de Dieu sait pertinemment qu’aucune décision cruciale ne peut désormais se prendre en marginalisant une communauté, comme cela s’est fait pour les chrétiens durant les quinze dernières années – ; pendant que Michel Aoun se rendait compte qu’il a beaucoup trop donné au Hezb sans jamais rien recevoir ou si peu, les Libanais voyaient, un peu effarés, qu’ils étaient sur le point d’ouvrir la dernière brique de Candia made in Lebanon. Jeter à la poubelle, une fois essorée, cette dernière brique de lait fabriquée au Liban par des ouvriers libanais – cela aurait pu être n’importe quel autre objet de consommation courante produit localement –, c’est, concrètement, prendre conscience de tout ce qui n’est plus. La dernière brique de Candia jetée n’est rien d’autre que le symbole, l’epsilon, l’hyperréalité de tout ce qui s’envole en fumée quand un État se fait doubler, se fait coincer, se recroqueville et s’annule à cause des initiatives, des calculs, de l’aventurisme d’un groupe armé, donc privilégié. La dernière brique de Candia jetée c’est l’image-somme de : beaucoup d’usines détruites, beaucoup de chômage créé, cinq milliards de dollars de tourisme qui s’échappent, plein d’étudiants qui vont s’inscrire à l’étranger, plein d’investisseurs qui tournent le dos en haussant les épaules, une mise en quarantaine du pays même si elle ne dit pas son nom, une réputation souillée pour des années, d’infinis départs, des tonnes de désillusions, de désespérance, des vies, des villages et des villes dévastés, et, finalement, simplement, une insensée régression. La dernière brique de Candia jetée, c’est l’urgence de voir les Quatorze prendre tous la deuxième rangée de fauteuils autour de la table de dialogue, de concertations ou de bavassage, et de laisser les représentants des organismes économiques siéger. Et sauver. Suffisamment représentatifs, pluricommunautaires ; dotés de ce minimum de bon sens qui les fera fuir comme la plus noire des pestes les calculs, tous les calculs, les allégeances et autres agendas en tout genre, les bords de gouffre et tout ce qui n’est pas lié plus ou moins directement à leurs profits – donc, obligatoirement, à l’enrichissement du pays –, ces organismes économiques deviennent impérieusement nécessaires. Et les voir gérer le moyen terme, aux côtés d’une CGTL reborn et déghosnisée, un fantasme. Alors : quiconque ne prend pas en considération les recommandations, les conseils, les sirènes d’alarme et les mises en garde des organismes économiques est un traître à la nation. Les causes, les états d’âme, les souffrances des autres, les plans sur la comète, les mises à disposition au service de Services d’ailleurs, tout cela devrait être dynamité. À la place, rien que du matériel, du palpable, du concret : de l’argent avec de l’odeur, des réformes immédiatement appliquées, un tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri et tous les autres, un Exécutif représentatif certes, mais cohérent, et, surtout, exécutant, et des millions de packs, des milliards de briques de lait made in Lebanon. Et plein de desserts lactés. Ziyad MAKHOUL

Quarante-cinquième semaine de 2006.
Cela s’appelle de la régression. Peu importe à quel stade, le retour des Quatorze à l’avant-case départ est éminemment régressif : rien d’anormal puisqu’il accompagne tout naturellement le retour du Liban dans sa préhistoire, ce bond en arrière de vingt ans infligé par le gouvernement Olmert sur invitation expresse du Hezbollah – le kidnapping des deux soldats israéliens reste jusqu’à nouvel ordre l’acte non seulement le plus inutile mais aussi le plus inconséquent et le plus dispensable qui soit depuis la fin de la tutelle syrienne.
Une semaine d’automne pour se rendre compte, comme au printemps, qu’il n’y a aucune confiance entre des hommes et des femmes chargés de ressusciter un pays ; qu’il y a deux conceptions du Liban, deux visions, deux définitions de ce...