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Actualités - Opinion

Commentaire Les risques d’une intervention militaire en Iran Martin ORTEGA

Pendant l’hiver 2002-2003, les partisans d’un changement de régime en Irak étaient très optimistes quant à la situation dans le pays après l’invasion. Ceux qui osaient suggérer que le scénario dont nous sommes aujourd’hui témoins était plausible étaient taxés de lâcheté pro-Saddam, d’antiaméricanisme ou des deux. Pourtant, une évaluation réaliste des difficultés à venir aurait permis d’éviter beaucoup d’erreurs qui ont coûté tant de vies et de ressources aux Américains, sans parler des souffrances infligées aux Irakiens. Aujourd’hui, des voix s’élèvent aux États-Unis et ailleurs en faveur d’une intervention militaire en Iran. On peut donc logiquement se demander quelles sont les conséquences possibles d’une telle intervention, et si des stratégies sont en place pour gérer la situation à l’issue du conflit. Bien évidemment, ceux qui souhaitent attaquer – seuls ou au sein d’une coalition – ont différentes possibilités : blocus maritime et aérien, bombardements ciblés, opérations de sabotage à l’intérieur du pays ou intervention massive venue de l’extérieur. Mais les Iraniens ont aussi des atouts, plus ou moins prévisibles. L’Iran pourrait se montrer délibérément agressif en Irak et en Afghanistan. Le Hezbollah, soutenu par l’Iran et la Syrie, pourrait relancer les hostilités. Des groupes terroristes, anciens et nouveaux, pourraient recevoir un nouveau financement et des volontaires. Une confrontation directe dans le Golfe et dans le détroit d’Ormuz, par où transite environ 40 % du pétrole commercialisé dans le monde, ne peut être exclue, et elle ferait flamber les prix du pétrole. Certains analystes soutiennent que ces effets négatifs ne dureront que « quelques mois ». Après l’anéantissement des capacités militaires et du programme nucléaire, l’Iran ne serait plus une menace. Il semble pourtant évident que, quoi qu’il arrive, les Iraniens se battront sur leur territoire, mais aussi dans toute la région, pendant des années. Comme on a pu le constater en Irak, les « mois » durent longtemps au Moyen-Orient. Pourtant, la perspective d’une réaction brutale ne veut pas dire qu’il faille laisser le gouvernement iranien faire ce qu’il veut. Bien au contraire, la communauté internationale doit se tenir prête à appliquer les règles sacro-saintes de la coexistence pacifique, parfois même par la force. Mais dans un monde aussi interdépendant que le nôtre, l’usage de la force ne peut être le fruit de calculs politiques nationaux. Il doit s’appuyer sur un consensus aussi large que possible quant à la gravité de la menace. La guerre du Golfe en 1991 est l’exemple type d’une intervention militaire suivant un consensus international. Faute d’un tel consensus, les puissances occidentales et les pays attachés aux mêmes principes doivent se mettre d’accord, comme au Kosovo en 1999. La troisième possibilité – approbation par un petit groupe de pays – est à éviter, pour des raisons pratiques, juridiques et morales. De nos jours, l’efficacité de toute intervention est indissociable de sa légitimité. Pour décider de la marche à suivre face à l’Iran, les États-Unis et leurs alliés devraient retenir les principes suivants. Premièrement, il faut évaluer la menace de façon rationnelle. C’est la leçon à retenir de la décision d’envahir l’Irak : les démocraties ne devraient pas laisser les obsessions, les fantasmes et les dogmes contaminer le processus décisionnel en politique étrangère. Il est indispensable de dissocier ce que l’on sait, ce que l’on devrait savoir (et donc ce que nous aimerions que les Iraniens nous disent), et ce qui relève de la spéculation. Une intervention doit venir à point nommé, et pas avant. Deuxièmement, tant qu’aucune infraction grave au droit international n’a été mise en évidence, les négociations avec l’Iran doivent se poursuivre. L’Iran a signé le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et a déclaré à plusieurs reprises que son programme nucléaire n’avait pas de visées belliqueuses. Entamer un dialogue avec l’Iran ne signifie pas que l’on accorde ou non du crédit à ces déclarations. C’est en revanche une façon de mieux comprendre le point de vue iranien. Les négociations servent en outre à susciter le débat en Iran. Alors que l’interruption de tout contact entraînerait probablement une radicalisation, les négociations et la perspective d’une possible solution sont susceptibles de renforcer l’influence des modérés. Avec le recul, on sait maintenant que l’absence de véritables négociations a été contre-productive en Corée du Nord. Troisièmement, les sanctions ne sont pas à exclure, mais il faut les interpréter comme un moyen de pression et non pas comme un prélude aux hostilités. Comme l’a précisé très justement Javier Solana, chef de la diplomatie de l’Union européenne, qui a longuement négocié avec l’Iran, même si le Conseil de sécurité des Nations unies décide d’imposer des sanctions, il sera toujours possible de revenir à la table des négociations. Il en est de même, bien entendu, pour les sanctions imposées unilatéralement par des puissances occidentales. Enfin, il faut adopter au Moyen-Orient, et pas seulement en Iran, une démarche nouvelle, ouverte et globale. Il faut faire participer tous les acteurs régionaux et locaux. Explorer de nouvelles méthodes. Le gouvernement américain doit se rendre compte qu’une politique étrangère n’est pas une politique de sécurité, et qu’une armée puissante n’est pas une baguette magique. Certes, tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau. Le problème, c’est quand on pense que le marteau peut tout résoudre, même les maux de tête. Martin Ortega est chargé de recherche à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne à Paris. Auteur de « Cosmocracia : política global para el siglo XXI », il a également dirigé la publication de « The European Union and the United Nations ». Project Syndicate, 2006. Traduit de l’anglais par Emmanuelle Fabre Turner.
Pendant l’hiver 2002-2003, les partisans d’un changement de régime en Irak étaient très optimistes quant à la situation dans le pays après l’invasion. Ceux qui osaient suggérer que le scénario dont nous sommes aujourd’hui témoins était plausible étaient taxés de lâcheté pro-Saddam, d’antiaméricanisme ou des deux. Pourtant, une évaluation réaliste des difficultés à venir aurait permis d’éviter beaucoup d’erreurs qui ont coûté tant de vies et de ressources aux Américains, sans parler des souffrances infligées aux Irakiens.
Aujourd’hui, des voix s’élèvent aux États-Unis et ailleurs en faveur d’une intervention militaire en Iran. On peut donc logiquement se demander quelles sont les conséquences possibles d’une telle intervention, et si des stratégies sont en place pour gérer la situation...