Des Libanais on a souvent pu dire qu’ils sont d’indécrottables, d’insupportables nombrilistes. Que d’avoir envoyé des générations entières d’émigrés s’installer et prospérer jusque dans les régions les plus improbables de la Terre les porte fâcheusement à se prendre pour le centre de l’univers : pour les héritiers d’un minuscule paradis propre à exciter toutes les convoitises, à inspirer les initiatives des puissances.
Le sévère diagnostic ne s’arrête pas là : 53 années d’indépendance (souvent fictive, il est vrai) n’ont pas suffi à forger une réelle nation libanaise, et les communautés religieuses en sont encore à accepter volontiers – sinon à solliciter – amitiés, parrainages et protections étrangères. Serait-ce là la revanche du nombril ? Force est de constater en effet que notre pays, pour sa chance ou son malheur, constitue une fois de plus aujourd’hui un thème majeur de la politique internationale. Il n’a cessé, ces derniers mois, de faire l’unanimité au Conseil de sécurité de l’ONU, il revient régulièrement dans les déclarations publiques des principaux gouvernants de la planète et nombre d’États y ont envoyé des troupes sous les couleurs des Nations unies pour y désamorcer la vieille poudrière du Sud.
En dépit de cette vaste mobilisation, le Liban n’est pas pour autant au bout de ses peines, pris qu’il est dans le choc des volontés déclarées, mais aussi des inavouables visées, dont le Proche et le Moyen-Orient sont le théâtre. Enjeu et prisonnier de ce bras de fer, le Liban en est aussi, d’une certaine manière, le (ou faudrait-il dire les) protagoniste(s). Car qu’elles l’aient souhaité ou non, qu’elles en soient conscientes ou pas, les deux parties libanaises en conflit se sont positionnées au fil de la crise et elles risquent fort, si ce n’est déjà chose faite, de se retrouver purement et simplement assimilées à l’un ou l’autre des grands axes qui écartèlent le pays.
Ainsi, et sans se faire trop d’illusions sur la sagacité d’un George W. Bush, sans méconnaître le terrifiant gâchis dont il porte la responsabilité en Irak, de très nombreux Libanais bénissent sans complexes, comme un véritable don du Ciel, l’engagement massif de l’unique superpuissance mondiale, et avec elle de l’Europe, pour l’indépendance de notre pays longtemps livré à la garde de la Syrie. Et c’est sans complexes non plus que d’autres Libanais se prévalent de leur indéfectible alliance avec l’Iran et la même Syrie pour s’insurger contre ce qu’ils considèrent comme une intolérable mainmise occidentale.
C’est dire les hypothèques qui pèsent forcément sur cette concertation nationale de quinze jours à laquelle a convié, pour lundi prochain, le président de l’Assemblée Nabih Berry. Même en s’en tenant au plan strictement interne, ce genre de festival naguère baptisé forum du dialogue a vite montré ses limites : beaucoup de va-et-vient, le centre-ville de Beyrouth transformé en camp retranché au grand mécontentement des restaurateurs et commerçants, et pour finir de laborieux points d’accord demeurés désespérément lettre morte.
En s’en tenant cette fois à un menu fixe – les deux plats uniques étant un gouvernement d’union et une nouvelle loi électorale – Berry a épousé, à l’évidence, les vues d’une opposition de laquelle d’ailleurs il fait éminemment partie. Mais parce que Berry a mérité de la patrie en coopérant activement, l’été dernier, avec un gouvernement Siniora soudainement plongé dans la guerre ; parce qu’il est bien difficile surtout de rejeter tout appel au dialogue, même tronqué, rendez-vous sera bien pris pour lundi, même si le camp du 14 Mars ne démord pas de ses priorités : à savoir le départ du président Émile Lahoud et le désarmement du Hezbollah.
Or les prolongements externes de ces deux dossiers crèvent les yeux, et la multitude des acteurs internationaux et régionaux n’en rend le traitement que plus complexe. Plus périlleux aussi, quand on songe au formidable pouvoir de déstabilisation que détiennent Damas et Téhéran. Voilà pourquoi le chantage à la pression de la rue pratiqué par l’opposition ne peut qu’indisposer et inquiéter au plus haut point une population lassée de l’aventure et qui n’aspire qu’à vivre tranquillement dans un pays en paix avec lui-même, avant qu’avec ses redoutables voisins.
Ces risques n’échappent sans doute guère à Berry qui, après avoir longtemps été le précieux support parlementaire de la tutelle syrienne, a réussi ces derniers mois le stupéfiant tour de force de se poser en conciliateur, en réunificateur : cela sans jamais renier bien entendu ses amitiés syriennes, et encore moins ses partenaires chiites (et néanmoins rivaux) du Hezbollah. Tant d’adresse politique méritait titre plus prestigieux, tout de même, que celui de grand surveillant de la république du chaos.
Issa GORAIEB
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