Quarante-troisième semaine de 2006.
Quand on n’a ni les épaules pour (sup)porter une minihotte, ni la carrure pour se permettre la houppelande rouge et blanc, genre Hedi Slimane en diorissime veste noire (le n° 2 de l’État adore les marques), ni la maestria façon Shumi pour conduire des rennes, ou tenir des rênes (délahoudisateur ultrazélé, le n° 2 de l’État se rêve en Grand Timonier) ; quand, non plus, on n’a pas le courage de ses opinions ; quand on a peur à l’idée d’être littéralement excommunié, c’est-à-dire rejeté de et par sa propre communauté ; quand on n’a ni barbe blanche ni vraie bonhommie, et pas d’empathie avec la chose publique, on ne joue pas aux pères Noël, même pour rire. On ne propose ni on ne fait de cadeaux.
Bien sûr, Nabih Berry voulait ; ses intentions étaient sans doute bonnes, et, orgueilleux jusqu’au bout de ses Berlutti, il aurait tout fait pour prouver ici et ailleurs à quel point il est capable de bouleverser, dans le bon sens, un landernau libanais encore plus ingérable après ce sinistre 12 juillet, ce ridicule kidnapping. Il avait préparé, durant ses longues heures de jeûne, son cadeau, son don aux Libanais ; il était persuadé qu’il allait pouvoir rapprocher les irréconciliables, ré-entraîner une dynamique, désamorcer quelque chose de grave, créer l’événement – fût-ce, comme il sait si bien le faire, en jetant (beaucoup) de poudre et de strass aux yeux, en ne se préoccupant, lui la fashion victim politique originelle, que des apparences. Mais le renard passe, passe : il ne l’a pas vu venir, le coup de massue, le pourtant rompu à tout Nabih Berry ; il n’a pas entendu venir le niet retentissant de la famille Assad, il n’a pas cru non plus à l’autre non, tout aussi intransigeant sinon plus, celui de ses chers camarades du Hezbollah. On ne sait même pas d’ailleurs si la lecture d’as-Siyassa l’a rasséréné, ou bien l’a fait enrager : l’Iran et la Syrie auraient menacé le parti de Hassan Nasrallah (mais aussi Amal) de ne plus les aider s’ilssss ne faisaient pas tout pour faire chuter le gouvernement Siniora et empêcher la formation du tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri. C’est du moins ce qu’a écrit ce journal koweïtien, qui, pour une rare fois, n’invente rien.
Alors, au lieu de reconnaître son échec et d’en tirer profit, au lieu de crever l’abcès, au lieu de la jouer comme seuls jouent ceux qui n’ont (plus) rien à perdre ; au lieu de rappeler à tous ceux qui font en sorte de l’oublier qu’il n’a jamais voulu d’un changement gouvernemental sans un accord unanime, Nabih Berry exhibe son échec sans en tirer le moindre bénéfice : qui pense-t-il leurrer en imposant l’agenda du Hezbollah (et du CPL) ? En jetant sur le tapis du débat deux sujets hors sujet, secondaires et uniquement poudre à gratter ; une loi Boutros qui a été concoctée en prenant en compte le point de vue de toutes les parties libanaises, et la formation d’un GUN, demande totalement irréalisable avant, au moins, une élection présidentielle ? Nabih Berry a joué à qui perd gagne ; il a piégé tout le monde, à commencer par lui-même.
Obéir au Hezbollah et aux prosyriens et valider leurs desiderata, ou bien le chaos, les tsunamis des rues : équation viciée, crétine, et un peu irréelle… Comme si le Hezb n’a pas vu l’armée libanaise se faire noyer de roses et de riz ; comme s’il n’a pas compris que Michel Sleimane ne permettrait, cette fois, aucune dérive ; comme s’il ne s’est pas rendu compte qu’il est devenu, ne serait-ce que par le truchement de Mohammad Fneich et de Trad Hamadé, définitivement in the game. Comme si Michel Aoun n’a pas entendu Ibrahim Kanaan lui rapporter sa conversation avec le patriarche maronite, le refus de Mgr Sfeir de tout changement par la rue ; comme s’il n’a pas compris que s’il joue le jeu vicié de la chute du gouvernement par la force, il ne sera plus que 8 Mars, alors qu’il s’est toujours arrangé pour réussir, aussi vitriolées que soient ses critiques contre la majorité, à plus ou moins rester au centre.
Alors que ses tuteurs syriens voulaient que cette majorité soit l’unique piégée, Nabih Berry l’a pourtant chouchoutée, en lui offrant une somptueuse occasion de sortir grandie, renforcée, musclée, du traquenard. Qu’il l’ait fait exprès ou pas, peu importe, le tout est de (sa)voir si les forces du 14 Mars y parviendront, si elles sauront se comporter comme il est naturel qu’elles le fassent : en majorité. Si elles sauront éviter, par les grâces d’une solidarité, d’une cohésion, d’une cohérence, d’une détermination féroce et d’un réel partage des tâches, le triomphant retour des stigmates et de la pestilence de la tutelle de Damas, qui n’a aucunement besoin de ses soldats pour exercer. Une chose est claire : si elle ne sort pas gagnante de ce bras de fer, il n’y a plus aucune raison de la voir rester au pouvoir. Dans cette vie politique made in Ubu, où la veulerie le dispute sans cesse à la mesquinerie, le seul choix, c’est d’en avoir. Ou pas.
Ziyad MAKHOUL
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