«Les Libanais sont des architectes nés avec au superlatif le sens de la pierre et de son usage. Ce qui fait que même les villages les plus pauvres de la montagne ont une dignité architectonique », écrit Robin Fedden.
Cette remarque, dont la véracité se vérifiait encore il y a quelques années dans les ravissants villages perdus de la montagne libanaise, est aujourd’hui sans fondement. Une « taudification » croissante menace nos centres urbains, Beyrouth en tête, et tous les villages situés aux abords des grandes routes sont atteints du même mal.
La civilisation, hélas, s’en est allée ailleurs.
Beyrouth était une ville jardin, l’une des plus ravissantes de la Méditerranée. Aujourd’hui, elle est réduite à n’être plus qu’un amas de béton, informe bidonville malgré le luxe apparent de ses gratte-ciel.
Une ville et ses jardins ensevelis et détruits par des blocs massifs, agglutinés les uns aux autres. Une ville superposée sur l’ancienne, une ville anonyme, pire : une ville qui fait honte par sa laideur.
Sous la pression des promoteurs, les services d’urbanisme fléchissent et permettent des coefficients d’exploitation abusifs, avec comme résultat des bâtiments couvrant la totalité du terrain au détriment d’espaces verts et également des villas adjacentes, dont les habitants se trouvent souvent réduits à l’état de troglodytes, leurs fenêtres et parfois leurs portes étant bouchées par le mur soi-disant mitoyen de la nouvelle construction. Ailleurs qu’au Liban, une pareille agression serait pénalisée par la loi.
Le démantèlement de l’Empire ottoman fut, hélas, suivi du démantèlement de la Montagne, dépositaire de l’âme du Liban et de ses valeurs. Aujourd’hui, le Libanais déraciné semble avoir perdu toute créativité. Il ne sait plus que copier. Une initiative se voit répercutée sans limite ; jusqu’au désastre ; qu’il s’agisse de la plantation de pommes, entre autres, ou de gratte-ciel.
Les tours en elles-mêmes n’ont rien de répréhensible ; on les voit souvent ponctuer, tel un phare, un clocher ou un minaret, les nouveaux quartiers en extension des villes anciennes ; flèches surgissant vers le ciel, points de repère ici et là. Encore faut-il que de telles tours soient belles ; qu’elles répondent à des normes d’architecture et qu’elles soient le fruit d’une pensée créatrice.
Hélas, il n’en est rien au Liban, et à Beyrouth en particulier. Nos promoteurs immobiliers se copient entre eux comme les planteurs de pommes. Et pourtant ils ont voyagé ; ils ont dû voir des villes au passé de culture et leurs extensions ; ils ont dû passer par Paris, Rome, Florence, Vienne, Dresde, entièrement restaurée et, plus près de chez nous, Sanaa, au Yémen – et j’en passe. Inconscients de l’impact de la Renaissance sur le développement et la culture de l’Europe ; ignorants, il me semble, de tous ces noms qui sillonnent, telles des fusées lumineuses, l’histoire de la civilisation à travers le monde ; apparemment aveugles à ces étalages de culture et de beauté, ils n’ont qu’un modèle : Dubaï ; à l’unisson, c’est Dubaï qu’il faut reproduire. C’est Dubaï leur rêve ! Encore, ne se sont-ils pas aperçus que les Arabes ont fait refleurir le désert alors que nous le créons dans nos villes par l’effet du coefficient abusif d’exploitation du terrain et dans nos montagnes par l’abandon des « jals », ces terrasses autrefois si vertes et si riches de fruits et de légumes, aujourd’hui livrées à l’érosion et souvent irrécupérables. Ce qui compte pour les promoteurs libanais, c’est la masse construite sans soucis du voisinage. D’ailleurs, le respect du voisin est une notion dépassée. Or, le respect est fonction de la sensibilité et la mesure est un fait de culture. Respecter Achrafieh, Gemmayzé, cela ne les effleure même pas. Comme des sauterelles dévastatrices, ils détruisent allégrement ce qui demeure encore d’un tissu urbain, témoin d’un art de vivre, pour ensuite déplacer leurs bulldozers ailleurs, dans le peu qui demeure encore intact de ce malheureux pays. Ils lui déchiquettent son âme, lambeau par lambeau. Ne savent-ils pas que les villes civilisées ne sont pas faites de pièces détachées ; qu’elles ne méritent ce nom que s’il s’établit un équilibre et un dialogue entre leurs bâtiments comme entre leurs habitants ? Or, quel dialogue peut-il y avoir entre les tours prévues à Gemmayzé et le reste des bâtiments de la rue ? Ceux-ci méritent d’ailleurs d’être restaurés et mis en valeur. L’Union européenne avait donné à l’Apsad, en 1999, un montant de 450 000 dollars destinés à la peinture des façades selon un plan établi par l’architecte Fadlallah Dagher. Cette somme fut déposée au nom de l’Apsad au CDR, mais elle disparut dans les dédales de cette administration. Elle devrait nous être restituée, et Gemmayzé remise en état serait l’une des rares rues dans lesquelles nous pourrions déambuler avec plaisir.
Yvonne Sursock Cochrane
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