Quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, qu’ils montent sur leurs grands chevaux ou qu’ils fassent mea culpa, le mal est fait : un mur s’est lézardé, le doute s’est installé et le capital confiance dont ils tiraient vanité a été largement entamé, sérieusement laminé.
Le mieux est l’ennemi du bien : de fausses batailles ont été engagées, des chasses aux sorcières ont été lancées et des potences vite dressées, une hâte suspecte, une manière de dire « sortez de là que je m’y mette ». Tout cela sur fond de ruines, de détresse générale, d’un exode inégalé à ce jour.
Si la guerre des 33 jours a effectivement démoralisé les Libanais, semé l’amertume, le désespoir dans les cœurs, il est non moins vrai que les campagnes politiques, les partitions délétères, remises à jour immédiatement après la fin des hostilités, ont détruit, annihilé l’espoir qui avait resurgi après l’adoption de la résolution 1701, le déploiement de l’armée au Sud et le renforcement de la Finul Plus.
Dans l’esprit des Libanais, des plus jeunes d’entre eux, tout s’est joué à ce moment-là, tout a basculé à cette période précise. Délibérément, les facteurs positifs ont été occultés, dévalorisés, des batailles pernicieuses ont été menées, un travail de sape méthodique a été entrepris pour discréditer l’État au secours duquel se précipitait la communauté internationale.
Comment s’étonner dès lors que dans ce climat malsain alimenté par des discours incendiaires, des incitations à la haine, comment s’étonner que des attentats puissent être perpétrés, que les cellules dormantes se réveillent, comment s’étonner que les terroristes de l’ombre reprennent leur sale boulot, qu’ils étendent leurs « services » au centre-ville, un triple message adressé au Sérail, aux Nations unies et à Solidere.
Répétons-le une fois de plus : la déstabilisation en cours, les atteintes à la sécurité sont la conséquence directe de l’abaissement du discours politique, de l’exacerbation des sentiments communautaires. Et les effets sur les gens, en perte de repères, en manque de confiance, sont désastreux.
Les témoignages, ce sont nos lecteurs qui en sont les plus prodigues et les extraits qui suivent, tirés d’un volumineux courrier adressé à L’Orient-Le Jour, sont autant de messages poignants, pathétiques qui interpellent les consciences. Mais nos « dinosaures » ont-ils encore les yeux ouverts pour les lire, pour en tirer des conclusions ?
Une mère de famille : « On est tous cette jeune fille qui a fait irruption dans votre bureau pour vous annoncer son départ (*), mais on n’ose pas franchir le pas car on a des enfants, des responsabilités et pas assez d’argent. On est fatigué de « leurs » discours, de « leurs » provocations télévisées. Ils nous mènent à la dérive pour préserver leurs positions, pour assouvir leurs ambitions. »
Un homme d’affaires : « J’en ai assez, je quitte, je ne veux plus rester dans ce pays. » « C’est exactement, mot pour mot, ce que m’a lancé mon assistante, une jeune fille autant talentueuse qu’ambitieuse. Destination Dubaï, une ville sans âme, artificielle, mais qui a réussi là où le Liban a failli : donner de l’espoir aux jeunes, promouvoir les opportunités de succès, de progrès et de croissance. »
Un expatrié séparé de sa famille : « Je travaille en France et ma famille est au Liban. Maintenant, je pense sérieusement à m’installer à l’étranger en y transférant mon épouse et mes enfants. Je me donne trois à six mois pour prendre une décision. J’aimerais vivre avec ma famille au XXIe siècle et non au Moyen Âge auquel on veut ramener le Liban. »
Tout est dit dans ces propos, de l’inquiétude sur l’avenir, au sort réservé au Liban, à l’irresponsabilité des « bonzes » qui nous prennent en otages.
Verser dans le catastrophisme, baisser les bras, laisser les aventuriers, les revanchards mener le pays au désastre ? Bien sûr que non ! Encore une fois, c’est un lecteur qui intervient dans le débat : « L’Orient-Le Jour ne pourrait-il pas lancer un vaste mouvement de la société civile (intellectuels, cadres, membres éminents de la diaspora) pour dire “kafa”, assez, à nos tristes guignols ? Je rêve d’un nouveau 14 Mars qui réussira à renvoyer dos à dos tous les politiciens de pacotille. »
Un 14 Mars à équidistance de toutes les parties, un mouvement non téléguidé, une véritable émanation de la volonté populaire.
Le mot de la fin, je le laisse à ce lecteur de l’Hexagone, nostalgique du pays du Cèdre et qui rêve, dit-il, d’un « grand Liban exemplaire » : « L’espoir, il faut s’y accrocher, ne pas le laisser s’envoler, le Liban mérite bien mieux que tout ce qui lui est arrivé. Relevez vos manches, redressez la tête, faites comprendre aux différents protagonistes qu’ils doivent cesser, une fois pour toutes, de ramer chacun pour soi… »
Aujourd’hui, j’ai cédé la parole aux lecteurs, à bon escient. Leurs coups de colère, leurs frustrations, leurs misères, leurs espoirs sont le reflet réel de l’opinion publique. Puisse leur voix être mieux entendue, porter plus loin, plus fort que celle du journaliste. Car si l’homme de presse exaspère, interpelle ou dénonce, l’opinion, elle, fait et défait les hommes politiques, les porte aux nues, mais les voue, encore plus souvent, aux gémonies.
Et c’est à cette même opinion que les menteurs, les voleurs d’espoir auront, un jour ou l’autre, tôt ou tard, à rendre compte de leurs forfaits.
Nagib AOUN
(*) L’Orient-Le Jour du lundi 9 octobre – Clapotis d’espoir.
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Le mieux est l’ennemi du bien : de fausses batailles ont été engagées, des chasses aux sorcières ont été lancées et des potences vite dressées, une hâte suspecte, une manière de dire « sortez de là que je m’y mette ». Tout cela sur fond de ruines, de détresse générale, d’un exode inégalé à ce jour.
Si la guerre des 33 jours a effectivement démoralisé les Libanais, semé l’amertume, le désespoir dans les cœurs, il est non moins vrai que les campagnes politiques, les partitions délétères, remises à jour immédiatement...