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La complainte des pierres

Un enfant et un adolescent tués par balles, c’est déjà assez triste et inquiétant comme cela. Qu’en serait-il alors quand ces jeunes existences sont fauchées à 48 heures d’intervalle sur les lieux d’une même confrontation entre squatters et forces de l’ordre ? Des deux drames de vendredi et dimanche derniers, on peut dire hélas qu’ils étaient tout à la fois prévisibles et néanmoins évitables. Prévisibles d’abord car le problème, à savoir toutes ces constructions illégales édifiées dans la banlieue sud de Beyrouth, ne date pas d’hier. Et parce que le Liban meurtri, divisé, compartimenté n’est pas la Suède, on ne renonce pas de son plein gré à ce qui, au fil du temps et du fait de l’anarchie ambiante, revêt (mais bien trompeusement) valeur d’acquis définitif. De droit inviolable. Au gré des exodes engendrés par les guerres à tiroirs, masures, bicoques et autres cubes de parpaing n’ont cessé de fleurir, depuis des décennies, sur les propriétés d’autrui, de même que sur les terrains publics. Il reste que le chaos n’a pas profité aux seuls sans-abri : d’imposants immeubles d’habitation ou d’affaires ont surgi sur des parcelles arraisonnées, ou alors arrachées à vil prix sans nul besoin évidemment, pour les promoteurs, d’accomplir les formalités administratives nécessaires. Il va sans dire que le gros de ces cités-champignons n’est même pas raccordé dans les règles au réseau électrique. Or ce phénomène coûte à l’État – et par voie de conséquence au contribuable – bien plus que tous ces kilowatts-heure, squattés eux aussi : et ce fait est amplement souligné dans un rapport d’évaluation des dégâts de la guerre de juillet-août, préparé par une firme privée pour le compte d’un groupe de banques de la place. De ce document confidentiel, il ressort ainsi que près de cinq cents de ces entreprises sinistrées, souvent plus que moyennes et toutes implantées dans les secteurs les plus durement atteints par les agressions israéliennes, opéraient dans la plus parfaite – et la plus tranquille – illégalité. Elles n’étaient pas déclarées auprès du ministère des Finances, elles n’étaient pas inscrites au registre de commerce, et elles ne cotisaient évidemment pas à la Sécurité sociale. À l’évidence, elles bénéficiaient de puissantes protections. Tout cela peut expliquer certes l’urgence qu’il y avait, pour l’État, à entamer le délicat et problématique processus de démantèlement au moment même où est lancé le programme de reconstruction de la banlieue sud. Car même le plus faible et le plus timoré des États ne saurait tolérer que les promoteurs et autres profiteurs de guerre ou d’après-guerre se mêlent au pathétique flot de personnes déplacées : que soit officialisée, doublement consacrée l’illégalité, que l’on empile aberrations sur anormalités de la même façon que les bâtisseurs mettent pierre sur pierre. Mais cela n’explique pas pour autant l’impréparation qui a présidé à une aussi épineuse démarche, déjà tentée sans succès naguère par un gouvernement Rafic Hariri et conduite de surcroît à un moment où règne sur le pays un malsain climat de défiance intersectaire. Qui, des agents de l’ordre ou d’obscurs provocateurs, a tiré les balles mortelles, c’est le parquet militaire qui le dira. Mais force est de constater que s’il reste parfois nécessaire dans notre pays de parlementer, de négocier pour appliquer la loi, si le gouvernement a dûment sollicité le concours des deux grandes formations politiques chiites, il ne s’est pas assuré suffisamment de garanties opérationnelles, de gages sur le terrain avant d’aller en besogne. Ne serait-ce qu’à ce seul titre, il est inévitablement responsable. Il n’est pas le seul, toutefois. Il ne viendrait à l’idée de personne, certes, de contester la grande représentativité du tandem Hezbollah-Amal. Davantage cependant que l’énormité des foules, c’est la capacité de préparer les esprits aux échéances désagréables, d’imposer le strict respect de la consigne qui est le premier critère de toute représentativité. Eut-on pleinement assumé cette responsabilité, qu’il n’y eut eu nul besoin de manifester, d’affronter les agents à coups de pierre. Bien que deux morts trop tard, les uns et les autres semblent l’avoir enfin compris, à en juger par les tractations d’hier qui ont accouché d’une opération banlieue revue et corrigée. Il n’y a pas à en sortir : en toutes circonstances, l’État a charge d’âmes. Et pour parvenir à l’État fort et juste qu’il prône, le Hezbollah doit forcément y mettre du sien. Tout parti de Dieu qu’il puisse être, c’est avec César qu’il lui faut régler son contentieux.


Un enfant et un adolescent tués par balles, c’est déjà assez triste et inquiétant comme cela. Qu’en serait-il alors quand ces jeunes existences sont fauchées à 48 heures d’intervalle sur les lieux d’une même confrontation entre squatters et forces de l’ordre ?
Des deux drames de vendredi et dimanche derniers, on peut dire hélas qu’ils étaient tout à la fois prévisibles et néanmoins évitables. Prévisibles d’abord car le problème, à savoir toutes ces constructions illégales édifiées dans la banlieue sud de Beyrouth, ne date pas d’hier. Et parce que le Liban meurtri, divisé, compartimenté n’est pas la Suède, on ne renonce pas de son plein gré à ce qui, au fil du temps et du fait de l’anarchie ambiante, revêt (mais bien trompeusement) valeur d’acquis définitif. De droit inviolable.
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