Il aime le Liban d’amour et il s’en va sous peu s’installer en terres jordaniennes – là où pratiquement tout un peuple a le bon sens de ne regarder (et de ne balayer) que devant sa porte. Et l’excellent, certes souvent très abrupt, Pascal Renauld regrettait souvent que les Libanais soient passés maîtres dans l’art d’attendre. Il disait : Vous attendez toujours quelque chose pour faire, pour agir. Pas mal vu. Les Libanais ont la (mal)chance d’avoir eu, tellement de fois, surtout depuis quelques années, des échéances fondamentales, des rendez-vous avec l’histoire, leur(s) histoire(s), éventuellement porteurs de grand(s) changement(s), d’un bouleversement : conférences internationales d’aide ; élections ; résolutions onusiennes, arrivée d’un méga-kryptonique Superman à Beyrouth ; nouvelle (im)pulsion aventureuse et guerrière du Hezbollah, etc. Des rendez-vous donc, en majorité, d’amour, sauf qu’en attendant l’événement chéri, tellement désiré, les Libanais ne font absolument rien. Ou presque.
La plus impatiente, la plus folle, et sans doute la plus légitime de ces attentes reste l’explosion du rapport Brammertz, le définitif, le texte ultime. De ce big-bang, de ce métalangage, devrait nécessairement naître un nouvel ordre national et régional, devraient s’imposer de nouvelles règles de jeu et de communications, devrait s’établir, in utero, dans ce Liban-Matrix, une toute autre conception de l’identité politique de chacune des fractions libanaises ; il devrait s’enclencher un nouveau départ – en grec, ce concept de nouveau départ se dit, drôles de résonances…, apocalypto…
En attendant que le pugnace belge finisse de prouver – il est bien obligé : c’est la loi – que 1 + 1 = 2, que tous les attentats, assassinats et tentatives d’assassinats perpétrés entre le 1er octobre 2004 et le 12 décembre 2005 (et peut-être d’autres à venir…) sont charnellement liés, qu’ils ont été commis à l’instigation d’une seule et même partie, d’un seul et même consortium, en attendant qu’il réussisse à démontrer rigoureusement, scientifiquement – et il y arrivera, il n’existe pas de crime parfait… – ce que le plus minable des profilers sait déjà, les Libanais, ou plutôt les deux camps, c’est sinistre : les deux Liban, s’affolent. Ainsi, organisent-ils la scénographie de leur attente ; ils la meublent, la surchargent de dramaturgies et didascalies en tous genres et tentent de la gérer, au milieu soit de l’assourdissant tumulte de leurs angoisses, soit du web de leurs fantasmes, soit des deux.
Les prosyriens, avec à leur tête naturellement le Hezbollah, sont ceux qui ont, au cours de cette attente, le plus à (se) faire. Mais… Visiblement déterminé, avec d’autres, à tout faire pour suicider dans l’œuf l’aboutissement naturel de l’ultime rapport Brammertz – le tribunal (à caractère) international –, le Hezb n’oublie pas pour autant, en attendant, de battre plusieurs fers, surtout qu’ils sont très chauds… Au lieu de reconnaître que sans cette 1701 pour laquelle le gouvernement Siniora et son chef ont travaillé comme des forcenés, les bombes israéliennes auraient fini de tout détruire ici, au lieu d’admettre que sans cette 1701, petite sœur de lit d’une certaine 1559…, il n’y aurait naturellement pas eu lieu, non plus, de célébrer en grandes pompes la moindre victoire, même pas celle que le Hezb a souhaité qualifier de divine : la victoire, certes nette mais uniquement psychologique, sur un État hébreu pétri d’autosuffisance, au lieu de regarder les morts et les blessés et les dégâts et les traumatismes et tous les could have been, le Hezbollah s’entête à s’enorgueillir de ses dizaines de milliers de missiles et à claironner qu’il ne désarmera qu’en faveur d’un État de droit. Sauf qu’il omet bien sûr de préciser ce qu’est, dans sa conception et son acception des choses, un État de droit : un anschluss avec la Syrie ? Une communauté de destins avec l’Iran ? Un gouvernement Karamé, avec Wahhab, Kanso, Ferzli, Addoum, Sleimane Frangié et Marwan Farès comme collègues de, disons…, 20 ministres hezbollahis sur 30 ?
C’est quoi un État de droit ? Hassan Nasrallah a cent fois raison d’accorder cette primauté, cette infaillibilité à l’État de droit, mais plutôt que de meubler l’attente du rapport Brammertz à rêver, comme d’autres, de soulèvements ou de dissolutions en tous genres, rien ne l’empêche de contribuer à l’assise et l’implantation de cet État de droit, aux côtés d’une majorité démocratiquement élue – dont certains pôles ont bien sûr été, dans le passé, dans un tout autre contexte, de grands corrupteurs et de petits voleurs – mais qui sait, tous pôles confondus justement, qu’elle n’a plus droit à la plus insignifiante des irrégularités, et qui montre sans arrêt qu’elle le sait…
D’ailleurs, cette majorité commence, mieux vaut tard que jamais, à comprendre qu’elle ne pourra jamais réellement avancer si elle ne se comporte pas en majorité. Mettre à profit l’attente du rapport Brammertz pour ré-épurer et optimiser un appareil sécuritaire, cheville ouvrière, avec l’armée, d’une bonne application de la 1701, est en soi une belle initiative – et que cessent enfin les cris d’orfraie hypocrites de Nabih Berry, sans aucun doute ravi à l’idée d’une destitution d’un patron de la Sûreté qui n’est pas son homme, et proche du Hezbollah de surcroît… Mais cette affaire est sans doute la moindre des choses que devrait entreprendre la majorité au pouvoir : encore une fois, qu’on la laisse faire pour pouvoir la juger, et, éventuellement, la remercier.
Restent… les Libanais. Les gens. Roland Barthes raconte l’histoire, toujours bonne à répéter, de ce mandarin chinois fou d’amour pour une courtisane. Qui lui dit qu’elle sera à lui lorsqu’il aura passé cent nuits à l’attendre, assis sur un tabouret, dans son jardin, sous sa fenêtre. Le mandarin a obtempéré. Sauf qu’à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, il s’est levé, a pris son tabouret sous son bras, et s’en est allé. Les Libanais, jeunes, moins jeunes, ont choisi, mais ce n’est pas que de leur faute, loin de là, d’attendre le rapport Brammertz de la pire des façons : en prenant leur tabouret sous leur bras et en s’en allant. À moins que ce texte sacré, une fois publié, s’avère être la fabuleuse somme de plusieurs fragments d’un discours amoureux (d’eux). Alors peut-être reviendront-ils. Pour un nouveau départ.
Ziyad MAKHOUL
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