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Actualités - Opinion

Les enfants de la liberté

Il est des dates marquantes par leur symbolisme, et le dimanche 24 septembre 2006 en sera une. La messe annuelle qui sera célébrée demain par les Forces libanaises en mémoire de leurs martyrs ne ressemble pas à celles des années précédentes. Pour la première fois de son existence, le parti pourra enfin dédier l’office religieux à l’accomplissement de la libération du territoire national au nom de laquelle plus de 5000 martyrs de la résistance libanaise sont tombés sur un champ de bataille long et douloureux. Ce sera d’innombrables et interminables désastres, occupations et cortèges de morts pour tracer ce désormais universellement notoire «drame libanais». Ce drame est celui de tout citoyen, aussi bien chrétien que musulman, dont l’identité relève simplement du Liban. L’identité… Voilà un mot qui résonne fort dans nos contrées. Elle serait même la racine de tous nos maux. «Identités meurtrières», écrit Amin Maalouf, et il a raison! Meurtrière, criminelle, assassine jusqu’au sang des innocents est l’identité qui se cherche ; mais aussi – et surtout – salvatrice, constructrice et unificatrice est l’identité qui se trouve. Entre le 13 avril 1975 et le 14 mars 2005, nous avons été tour à tour victimes et bourreaux, catalyseurs de mort et instigateurs de paix. Nous aurons enfin compris, dans la tourmente et la douleur, que les deux négations qui ne faisaient pas une nation pourraient enfin se transformer en une équation positive, mathématiques libanaises obligent, pour donner naissance à un projet encore plus ambitieux que la nation: l’État. Georges Naccache n’aura pas été visionnaire, il fut résolument réaliste. Dans un pays aussi divers et riche que le Liban, il n’y a point de juste milieu entre l’enfer et le paradis. Et c’est à force d’avoir vécu les flammes du premier que les Libanais aspirent enfin à la sérénité du second. Samir Geagea, Walid Joumblatt, Saad Hariri, Fouad Siniora et bien d’autres sont bien placés pour le savoir, quoique pas toujours capables d’agir. Le 12 juillet 2006 n’est que la dernière preuve en date pour convaincre les plus sceptiques et les plus acharnés de leurs détracteurs du bien-fondé de leur stratégie car après, même mus par les meilleures intentions du monde, ce sera probablement trop tard pour continuer et trop tôt pour tout recommencer. Point d’illusions, le projet lancé le 14 mars 2005 est certes puissant mais pas invincible. On n’aura donc de cesse de le répéter, tout comme le scénario des antagonistes 8 Mars/14 Mars, il faudra trancher entre l’État pour tous, inclus les chiites à commencer par le Hezbollah comme parti égal à ses égaux, et le mini-État des uns sans les autres. Même l’assemblée des évêques maronites, présidée par un patriarche légendairement et «excessivement» prudent, a fait prévaloir son avis dans un communiqué éloquent et éclatant de clarté. Car effectivement, il ne peut y avoir d’hésitation entre le choix de la mort collective et celui de la vie de chaque individu, il en va du droit le plus élémentaire et le plus primitif de l’être humain. L’homme n’a pas de vie au sens possessif du terme pour l’ôter et encore moins pour marchander celle des autres, mais l’homme est en soi la vie. Oui, n’est Dieu que Dieu créateur et non pas destructeur de la vie, il serait utile de le rappeler à un Hassan Nasrallah usurpateur du nom divin en y prétendant affilier son parti et, pis, ses armes! Il est donc temps que les habitants du Liban-Sud, à commencer par les survivants des décombres de Cana, ne soient plus les otages morts-vivants d’une milice locale et les sacrifices (très) bon marché des despotes régionaux. Dans cette lutte acharnée pour le destin de leur pays, les Libanais galvanisés par la marée humaine sans précédent du 14 mars 2005 et malgré les doutes qui en suivirent et les déceptions qui en résultèrent, ont d’ores et déjà tracé leur feuille de route. La chronologie est correcte: l’indépendance vis-à-vis de l’ex-occupant syrien (réalisée) qui permet le déploiement de la souveraineté légale sur tout le territoire national (en cours) pour enfin consolider la démocratie synonyme de liberté (à venir). Indépendance, souveraineté, liberté… La trilogie, la formule-clé si longtemps revendiquée, prend enfin sens, forme et vie. L’histoire retiendra si les Libanais sauront rendre le sud du pays à l’image du nouveau Liban ou si, il faut aussi l’envisager, leur échec renverra tout le pays sur les traces sombres (quoique saintes) de Tyr et Cana. Il est donc urgent de passer à l’acte, et le seul acte envisageable à présent est celui d’un Hezbollah ramené à la raison, à la logique purement libanaise. Samir Geagea, fort de sa propre expérience, ne se fatigue point de le marteler: les chemins de la révolution et de l’État ne se croisent jamais. Même Gustavo Gutiérrez, théoricien de la «Théologie de la libération», en aurait été convaincu: les robes religieuses des ulémas perses tout comme les soutanes des moines catholiques en Amérique latine pourraient longtemps invoquer Dieu mais ne sauraient jamais édifier d’État. Alors a fortiori, le Liban n’est pas l’Iran, et Beyrouth (Dahyé incluse) ne sera jamais Téhéran. Lorsque le Hezbollah reconnaîtra que sa politique suicidaire entraîne le pays dans toutes ses composantes vers la faillite, lorsqu’il cessera de se poser, ou plutôt de s’imposer, en seul pion pourfendeur des aspirations libanaises enfin fédérées, lorsqu’il abandonnera cette rhétorique stérile des armes «sacrées» au nom de l’appropriation exclusive de la «société chiite», à ce moment seulement nous pourrons sortir définitivement du tunnel du chaos et des vicissitudes séculaires. En attendant, il ne faut surtout pas baisser les bras ou compromettre la volonté, car entre la vie et la mort il n’y a rien à perdre et tout à gagner. Ce sera le dialogue, lui encore et toujours, pour rappeler au Hezb que son obstination ne fera que retarder l’échéance et non la supprimer, qu’il ne suffit pas de se cacher derrière ses martyrs ou d’inonder de décibels les foules en liesse comme hier à Dahyé, tout cela pour prétexter que le post-12 juillet n’aura en rien changé. Face à ce fiasco de l’histoire, il faudra à juste titre rappeler à Hassan Nasrallah et à ses alliés que nous avons tous participé à l’autel des martyrs et pris part aux souffrances, que nous avons tous lutté, résisté et libéré plus de 30 ans durant, que nous avons aussi nos prisonniers par dizaines dans les geôles de ses inconditionnels amis syriens et que nous nous sommes par-dessus tout résignés, malgré l’ampleur des clivages du passé, à non plus asservir nos sacrifices aux seuls intérêts partisans, mais à étendre l’autorité de l’État libanais, qui est le seul garant de tous. C’est d’ailleurs dans cet esprit que demain, des milliers de familles prieront sous le regard de la Vierge Marie pour que leur deuil prenne fin. Demain, nous reverrons ces femmes vêtues de noir au visage ridé par l’âge et au sourire brisé par la tragédie, ces femmes mélancoliques mais si authentiques qu’on croise sur les places des villages et le parvis des vieilles églises, nous les reverrons prier avec, pour la première fois, la paix intérieure d’avoir enfin abouti au Liban tant rêvé et défendu par leurs fils si bien qu’ils ne sont plus aujourd’hui que cendre et poussière. Là-haut, sur la verdoyante colline de Harissa, face au bleu azur de la Méditerranée, elles scruteront à l’horizon le coucher du soleil pour unir leurs cantiques à ceux de leurs paires voilées. Chrétiennes, musulmanes ou druzes, les martyrs sont leurs fils, mais ils sont aussi les nôtres, morts pour que nous soyons tous les enfants vivants de la liberté Émile ISSA EL-KHOURY
Il est des dates marquantes par leur symbolisme, et le dimanche 24 septembre 2006 en sera une. La messe annuelle qui sera célébrée demain par les Forces libanaises en mémoire de leurs martyrs ne ressemble pas à celles des années précédentes. Pour la première fois de son existence, le parti pourra enfin dédier l’office religieux à l’accomplissement de la libération du territoire national au nom de laquelle plus de 5000 martyrs de la résistance libanaise sont tombés sur un champ de bataille long et douloureux. Ce sera d’innombrables et interminables désastres, occupations et cortèges de morts pour tracer ce désormais universellement notoire «drame libanais». Ce drame est celui de tout citoyen, aussi bien chrétien que musulman, dont l’identité relève simplement du Liban. L’identité… Voilà un mot qui...