En cette folie guerrière où tant de combattants du Hezbollah sont morts, c’est assez pour nous, dit Hassan Nasrallah, d’avoir vécu, d’avoir bien vécu, et c’est trop d’avoir critiqué. Lorsqu’il s’agit de la vie des autres – à propos de laquelle il conviendrait de choisir comment et où l’on doit mourir, pour une cause, pour la patrie, pour la « oumma », cette autre patrie, pour venger un frère, une sœur, un fils –, sans doute n’avons-nous pas avec sayyed Nasrallah le même rapport aux choses. L’expérience de la guerre a ceci de redoutable qu’elle est toujours justifiée par les actions de ceux qui la font, qu’elle les nourrit d’aigreurs à l’encontre de ceux-là mêmes qui n’ont pas connu le sacrifice et qu’elle ramène toujours les faits politiques aux perceptions individuelles, où les sentiments se mêlent, où la haine nourrit la haine, où l’incompréhension va avec l’incompréhension. Les hommes du Hezb ne comprennent pas les critiques alors qu’ils tuaient et se faisaient tuer, alors qu’ils déjouaient la mort à chaque coin de rue, à Bint-Jbeil ou ailleurs, alors qu’ils résistaient, qu’ils recherchaient désespérément l’initiative, pour ne pas battre en retraite, pour ne pas reculer, pour maintenir la guérilla, émousser les offensives ennemies et frapper là où Tsahal s’attendait le moins.
Ils ne comprennent pas, les combattants du Hezb qui pensent servir le Liban sous les armes, qui louent la guerre contre Israël, les critiques de gens non loin d’eux, dans les villages sur la route de Saddiquine détruite, de Cana martyrisée, à Nabatieh ou dans la capitale, sur la route de Aïn Arab dans l’Anti-Liban, ou de Hasroun qui surplombe Quadisha, ils ne comprennent pas que ces gens-là ne sont pas différents d’eux lorsqu’il s’agit de gérer au quotidien les nécessités immédiates de la vie, qu’ils aspirent à la liberté et qui sont tout autant qu’eux des hommes libres, qui revendiquent la libération de tous les prisonniers politiques, dans les geôles syriennes ou en Israël, qui résistent à leur manière, et qui demandent simplement que leur manière soit respectée, comme on a respecté le courage prouvé du Hezb.
Dans le refus du bonheur né du malheur des autres, les morts du Hezb sont sans reproches. Nul d’entre eux ne méritait de mourir. Par contre, nul aussi ne méritait d’être poussé à l’émigration, au désespoir silencieux de l’homme assis sur les débris de sa maison, à l’exil, avec pour image abjecte, comme faucille d’une autre mort, l’adieu d’un fils à sa mère, rebuté malgré lui, et reniant, dans des émotions aussi furieuses qu’imprévisibles, toute espérance au pays du Cèdre.
Qu’était-ce, s’interrogeait sayyed Nasrallah, que cette guerre ? Une offensive israélienne des plus brutales, continuation de la stupide politique de l’apartheid par d’autres moyens, et préparée longtemps à l’avance, sans doute ?
S’il perdait, disait-il, c’est la « oumma », le monde musulman, qui perdait tout. Maintenant qu’il a vaincu, qu’avons-nous gagné ? Nous étions condamnés à mourir. Nous l’avons critiqué pour sortir de notre condition. Nous l’avons critiqué, mais nous ne l’avons à aucun moment jugé. Nous l’avons critiqué pour le convaincre que l’on ne pourrait jamais concilier la guerre, en un sens quelconque, avec les intérêts du Liban. Nous l’avons critiqué, au moins nous restait-il la critique. La critique non pas gratuite, comme si nous n’avions rien perdu, mais la critique qui veut construire, qui propose, issue de la liberté de pensée et du droit à la différence, dans le pays des différences. Qu’a-t-elle gagné la « oumma » ? Ce sentiment d’appartenance à une foi et des mœurs spirituelles communes, revendiqué à tort ou à raison, d’une façon exacerbée, et dont l’unité, exaltée dans de véhéments discours, glissant des fois sous la bannière de l’anti-impérialisme et de l’islamisme militant, a montré ses limites, ressemblant plus au vœu pieux qu’à une véritable réalité, tant est divers le monde musulman, dans toutes ses nuances géographiques, ethniques, religieuses, sans compter les enjeux politiques des États. Si nous critiquons le Hezb, c’est parce que nous voulons le prévenir, alors qu’il a militairement embrigadé des milliers de partisans, qu’il a socialement et financièrement conditionné une communauté entière, que l’on ne résoudra pas nos problèmes de la sorte, pas même notre conflit avec Israël. Que d’autres idéologies avant la sienne ont essayé et ont échoué, depuis le nationalisme pansyrien d’Antoun Saadé, celui du baasisme ou du nassérisme, sans parler de la malheureuse islamisation de l’Intifada palestinienne. Nous le prévenons, avant qu’il ne soit trop tard, que les théories abstraites – lorsque l’idée quitte l’idée et devient idéologie, dans un Liban où les communautés sont en désaccord fondamental sur les réalités historiques du pays – ne font que susciter la peur, qu’elles concentrent en elles toutes les appréhensions, surtout lorsqu’elles cherchent à s’imposer, avant de se heurter à elles-mêmes, non sans nous engouffrer dans une éternelle tourmente. Nous le prévenons parce que, en accord avec le communiqué des prélats maronites, nous savons qu’aucune communauté n’est sans reproches, que même le « libanisme » des maronites n’a exercé que très peu d’influence sur les chiites, et que ceux-ci n’ont pas adhéré au nationalisme arabe tel que l’ont façonné les sunnites.
Maintenant que sayyed Hassan revendique une « victoire divine » et qu’il organise aujourd’hui le rassemblement de la « Dahieh », où ses hommes vont défiler en carrés, en angles droits, puisse-t-il comprendre que dans notre pays, celui aussi de Mohammad Mehdi Chamseddine, les idées carrées ne sont dignes d’aucune politique. Puisse Michel Aoun aussi, quelque peu carré dans son caractère et qui a décidé hélas de participer au meeting géant, comme seules savent en organiser les idéologies, apporter quelque modération et équilibre au discours de Nasrallah. Bref, puisse-t-il lui arrondir les angles.
Amine ASSOUAD
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