Cet indispensable Molière disait que rien ne valait une éruption de fiel, une sorte de garden-show atrabilaire, pour qu’ensuite l’on se sente (bien) mieux. Le Hezbollah vient de faire sa crise de foie, le récipiendaire principal étant le Courant du futur dont le jeune et débutant chef avait, dans le temps, exigé qu’on leur demandât des comptes. Les cadres du Hezbollah veulent aussi demander des comptes aux ténors du 14 Mars : en démocratie, c’est leur droit le plus strict ; sauf qu’on pensait que ce n’est pas, en bons Libanais qu’ils sont, du côté des eaux rances et frelatées du Barada qu’ils iraient chercher ces stupides et cancérigènes accusations d’alignement sur Israël – même si le fiel a probablement ses raisons que toutes les raisons du monde se font un plaisir d’ignorer.
Peu importe si les vitupérations de Ali Ammar, si les boulets rouges tirés par Hassan Nasrallah et son ancien-nouveau hobby d’aider les Palestiniens, si cette campagne rageuse contre un gouvernement qui a réussi à arracher (au Liban et donc au Hezb, qui les a initiées) une cessation des hostilités que seule une 1701, un peu tarée mais incontournable et très efficace, pouvait installer, peu importe si tout cela ne sied pas beaucoup à des victorieux, aussi ambiguë que soit leur victoire : parce que, n’est-ce pas, quand on a gagné quelque chose, on n’a pas besoin de contre-attaquer… Peu importe si cette schizophrénie politique du Hezb – être dedans et dehors à la fois – commence à prendre de drôles de proportions. Peu importe s’il est difficile de reconnaître publiquement que la fascination du pouvoir, le strass du ministère, l’éclat de la lumière sont bien plus attirants, sexy, que le port des armes, les tirs de missiles, le stress du bunker et de l’obscurité. Ce qui compte, c’est cela : le Hezb, a dit Hassan Nasrallah, évaluera bientôt la situation dans sa globalité et prendra alors les décisions qui s’imposeront dans ce cadre.
Hay khabriyyé – en voilà une chose qu’elle est bonne à entendre, aurait dit ce même Molière. Des décisions ? Quelles décisions ? Profiter encore de la bonté naturelle ou de la naïveté politique du CPL et emmener une partie des chrétiens, avec une (grosse) partie des chiites, investir la rue, essayer de karamiser le premier homme d’État que le Liban a eu depuis Béchara el-Khoury et Riad el-Solh – Fouad Siniora ? Faire démissionner Mohammad Fneich et Trad Hamadé, provoquer ainsi, après avoir invité les généraux-bouchers israéliens à sévir au Liban, une crise politique majeure qui bloquerait tout le processus de reconstruction et de revitalisation de l’État – et, au passage, bloquer la formation du tribunal à caractère international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri ?
Ce serait, dans un cas comme dans l’autre, bien téméraire et pas très intelligent. La rue, on le sait, le Hezbollah le sait, le CPL le sait, chaque force du 14 Mars le sait, est devenue un espace-temps à manier avec plein de précautions, dans un sens comme dans l’autre : la rue est à tous, et la rue a prouvé que, quand il le fallait, elle bout pour un État fort, souverain, indépendant, libre et transparent, que lorsqu’il s’agit de défendre des arguments par trop rachitiques, par trop spécieux, partisans, prosyriens, elle se rétrécit totalement. En outre, le Hezb sait très bien qu’en cas de démission de ses ministres, la Chambre n’avalisera jamais la formation d’un gouvernement, quel que soit son chef, au sein duquel la majorité parlementaire n’aura pas… la majorité. Et le Hezb sait encore mieux qu’il lui faudra, pour que cette démission ait un minimum de sens, convaincre Nabih Berry de faire la même chose : et ça, c’est une autre affaire, aussi addictive que soit le président de la Chambre aux arguments de ses coreligionnaires…
Le CPL veut un gouvernement d’union nationale ? Encore une fois : il est le seul à être dans son droit de l’exiger, à condition, encore une fois, qu’il accepte que la majorité parlementaire y soit majoritaire. Mais pour cela, il faut que le CPL (et le Hezb) accepte(nt) de travailler concrètement, avant, à un changement présidentiel – et avec lui, le Hezb, qui ne rate décidément pas une occasion de saluer le président le plus inapte que le Liban ait eu depuis des siècles. C’est malheureux – pour les uns comme pour les autres –, mais c’est comme cela : la bancalité de l’exception libanaise voulant que le prochain chef de l’État soit équidistant de toutes les parties libanaises, au-dessus d’elles, leur arbitre (c’est énorme, d’arbitrer), le successeur d’Émile Lahoud ne peut être ni un candidat du 14 Mars, ni un candidat du 8 Mars, ni un candidat du CPL, mais la somme, l’epsilon des revendications, des priorités, des caprices des trois pôles – sans oublier qu’il y a, tout de même, pour la première fois, une majorité dans ce pays, même élue grâce à la plus bancale des lois. Qui était, cela dit, la même pour tous.
Que les choses soient ainsi faites dans l’ordre : nouveau président, nouveau gouvernement (cette union nationale est une chimère, mais bon, si elle peut faire plaisir…) puis, en 2009, nouvelles législatives. Il doit bien se trouver un maronite (puisque telle est la loi) de la trempe de Fouad Boutros, non ? Bien sûr que si, en cherchant bien… En attendant, si on peut laisser ce gouvernement reconstruire ce qui a été détruit, construire l’État, seul garant de la pérennité de ce pays, loin des paraboles et autres fables en tout genre, cela fera plaisir à tout le monde. Et cela répondra, peut-être, à la question e-mailée par A.G., un(e) lecteur(trice) : Cher Ziyad, j’ai mis quinze ans à me reconstruire une vie en France, après vingt ans perdus sous les bombes au Liban. Quelles garanties, quel avenir le Liban m’offre-t-il aujourd’hui pour me faire revenir ?
Les musulmans, chiites et sunnites, sont presque aussi nombreux que les chrétiens à avoir déserté ce pays. Cela s’appelle une responsabilité collective. La vraie traîtrise, la seule, ce n’est pas compter sur Washington, Téhéran, Paris ou Ryad. La vraie, la seule, c’est de ne pas œuvrer au retour de tous ceux qui ont pris le bateau, l’avion, la voiture pour quitter un pays qu’ils aiment.
Ziyad MAKHOUL
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