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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Utilité publique

C’est vraiment le monde à l’envers, mais il est vrai que la meilleure des défenses est encore l’attaque. Et c’est exactement ce que fait le Hezbollah quand, au lendemain d’une guerre ruineuse, il se lance, fort de sa très hypothétique victoire sur Israël, dans une guerre d’un autre genre. Laquelle guerre, pour revêtir un caractère politique cette fois, n’en est pas moins aberrante, aventureuse, chargée de périls pour le pays tout entier. Car tenu de s’expliquer, c’est au gouvernement dont il fait lui-même partie que le Hezbollah réclame des comptes en lui décochant les plus infamantes des accusations, en exigeant son départ ou alors son remaniement en profondeur. Du parti de Dieu nul, en réalité, n’attendait d’autocritique en règle, encore que Hassan Nasrallah n’a pas peu surpris en avouant publiquement qu’il n’aurait probablement pas ordonné la capture de soldats israéliens, le 12 juillet, s’il avait prévu des représailles israéliennes d’une telle ampleur. De même, on peut comprendre que le Hezbollah tire tant fierté de la résistance – effectivement exceptionnelle, admirable – qu’il a opposée, durant le dernier conflit, à un ennemi tenu pour invincible. Pour bien moins que cela, pour une traversée du canal de Suez vite circonscrite par la percée du Déversoir, pour une brève incursion de blindés dans le Golan, des États arabes n’ont cessé après tout, depuis la guerre d’octobre 1973, de capitaliser sans complexes sur le mythe de la victoire. Ce que l’on ne saurait comprendre en revanche, c’est l’insistance du Hezbollah à classer les Libanais – responsables, partis et médias – en bons et en méchants. À les trier à l’aune de sa vision manichéiste des choses : d’un côté les patriotes qui cautionnent inconditionnellement sa démarche ; et de l’autre les renégats accusés de pactiser secrètement ou ouvertement avec l’ennemi. Renégats, et pourquoi donc ? Parce qu’ils persistent à croire, ces Libanais-là, que cette guerre, qui s’est soldée par 1 200 morts et des destructions considérables, par la ruine de milliers d’entreprises, par la réoccupation du Sud et l’on en passe, n’était pas seulement catastrophique. Elle était tragiquement inutile surtout, car elle ne répondait à aucune sorte d’urgence libanaise : rien en effet n’obligeait notre pays à tester le potentiel de barbarie que possède notoirement l’État hébreu. En fait, la seule utilité évidente, flagrante (bien que trop cher payée) de toute cette équipée aura été de raviver le débat national sur l’armement de la Résistance, sur la décision de guerre ou de paix qu’elle a confisquée à l’État. La visite-éclair, lundi, de Tony Blair n’aura pas peu contribué à l’échauffement des esprits, à la virulence des propos, comme l’illustrent les attaques contre Fouad Siniora lancées hier soir sur les ondes d’al-Jazira par Nasrallah. Que le pensionnaire du 10 Downing Street soit loin de susciter l’enthousiasme des foules libanaises (et même britanniques désormais) est un fait : aligné sur George Bush, il a fait obstacle avec la même obstination à l’instauration de ce cessez-le-feu immédiat dont avait tant besoin notre pays. Il n’en reste pas moins cependant que le devoir de tout responsable, de tout gouvernement est bien de n’épargner aucun effort, de ne négliger aucune perspective pour gagner à sa cause les autres pays, grands ou petits. Cela, c’est de l’utile. Et c’est bien ce qu’a fait Siniora en se prêtant, avec la plus grande dignité, au premier séjour libanais d’un Premier ministre britannique. Avec la plus grande élégance aussi, comme en témoigne le démocratique hommage qu’il a rendu aux citoyens qui manifestaient bruyamment au-dehors. Et dont certains arboraient, soit dit en passant, des portraits de chefs d’État étrangers : ce qui pouvait, là aussi, constituer aux yeux de très nombreux Libanais une provocation, un coup de poignard dans le dos. Un pays comme le Liban, et cela devrait être clair pour tous, ne peut en aucun cas se laisser assigner, pour seul univers diplomatique, le glacis syro-iranien. Le Hezbollah doit bien se douter que ses alliés syriens, eux, se seraient empressés d’accueillir sans problèmes et sans manifestations tout haut responsable occidental – même Tony Blair ! – pour échapper à leur isolement. Il ne devrait pas ignorer, le Hezbollah, quelle satisfaction, quelles espérances de rabibochage a pu faire naître, au sein du régime baassiste, la gratitude de Washington, formulée après la mise en échec, hier, de l’attentat à la bombe contre l’ambassade US à Damas. Et puisque l’on parle de bombes, les terribles engins de mort américains livrés à Israël n’ont pas transité par la seule Angleterre : certains provenaient des bases US dans l’émirat du Qatar dont le souverain a été accueilli à bras ouverts à Beyrouth, a même visité le champ de ruines de la banlieue sud sans se faire huer comme Kofi Annan. Le meilleur est pour la fin : toujours hier, le conseiller de Poutine en matière de politique étrangère défendait âprement, dans une conférence de presse, la politique de contacts utiles observée par le Kremlin : utiles, oui, même si l’accord est loin de régner sur certaines méthodes, bien au contraire, prenait-il soin d’ajouter. C’est des contacts avec le Hezbollah que parlait Sergueï Prikhodko. Issa GORAIEB

C’est vraiment le monde à l’envers, mais il est vrai que la meilleure des défenses est encore l’attaque. Et c’est exactement ce que fait le Hezbollah quand, au lendemain d’une guerre ruineuse, il se lance, fort de sa très hypothétique victoire sur Israël, dans une guerre d’un autre genre. Laquelle guerre, pour revêtir un caractère politique cette fois, n’en est pas moins aberrante, aventureuse, chargée de périls pour le pays tout entier. Car tenu de s’expliquer, c’est au gouvernement dont il fait lui-même partie que le Hezbollah réclame des comptes en lui décochant les plus infamantes des accusations, en exigeant son départ ou alors son remaniement en profondeur.
Du parti de Dieu nul, en réalité, n’attendait d’autocritique en règle, encore que Hassan Nasrallah n’a pas peu surpris en avouant...