Les vraies batailles commencent aujourd’hui. Fort heureusement, elles ne sont plus d’ordre militaire et ne sont plus porteuses des germes de la mort, de la destruction. Mais, dans le contexte actuel, elles sont peut-être encore plus décisives, plus cruciales, parce qu’elles placent réellement le Liban, loin des poncifs et des clichés éculés, à la croisée des chemins : soit la nation meurtrie emprunte, dans toutes ses composantes, la voie de la renaissance, de l’écoute de l’autre, du dialogue, soit elle s’enferme dans l’autisme, dans des méfiances viscérales, une surdité qui fermera les portes du simple bon sens entrebâillées, assez paradoxalement, par « la guerre des 33 jours » supposée avoir alerté, réveillé les consciences.
Ces batailles, ce sont les diverses communautés du pays qui doivent les mener : séparément, un travail sur soi, d’introspection, d’autocritique ; à l’unisson, dans la perspective de la reconstitution d’un État si souvent malmené, si souvent crucifié.
Un travail vital, déterminant, d’ordre autant politique, social que psychologique, un acte fondamental basé sur l’axiome suivant, tout simple, presque dérisoire : « Plus jamais ça ».
Au fil des jours, des semaines, des mois, transparaîtront progressivement les vraies blessures, l’inanité de certaines initiatives, l’irresponsabilité de certains propos ; au fil des jours, se dégagera, se dévoilera l’ampleur du cataclysme, non celui qui a dévasté le pays dans sa géographie, dans sa texture physique, mais celui qui a pulvérisé les esprits.
À l’arrogance devrait alors succéder l’humilité, à l’unilatéralisme, la concertation, aux doubles, triples allégeances, une seule fidélité, celle qui rassemblera tout le monde dans un même creuset, un même temple : celui de l’État.
C’est d’abord, et avant tout, au sein de la communauté chiite que le débat doit éclore, se développer. Des générations successives ont été éduquées, ont été façonnées dans un même esprit, celui de la résistance, du sacrifice, de la primauté du martyre sur la vie. Des générations ont été embrigadées au service d’une même cause, d’une même idéologie.
Un matraquage systématique effectué dès la maternelle, au bercail, dans les mouvements scouts, dans les diverses associations sociales. Une exacerbation du sens communautaire, transcendant les frontières, une revanche sur l’histoire, sur des décennies d’ostracisme, de privations, vécues comme une humiliation « exercée par les autres ».
Aujourd’hui, un nouveau partenariat doit se dessiner, loin, bien loin des frustrations des uns, des peurs des autres, des angoisses de tous. Aujourd’hui, est venu le temps de la réconciliation avec l’être, avec l’autre. Un travail essentiel, un matraquage à rebours que les instances chiites, le Hezbollah à leur tête, doivent initier, une invite à la paix, à la sérénité. « Plus jamais ça » : le prix payé 33 jours durant a été lourd, bien lourd, un traumatisme du corps et de l’esprit que n’éliminera qu’une nouvelle culture, celle de la vie, du bonheur simple.
La bataille pour un nouveau partenariat, pour l’émergence d’une structure mentale libérée des stéréotypes, la communauté sunnite aura également à la mener, en dissipant les malentendus, en balayant les appréhensions sectaires, en rassurant quant aux intentions qui lui sont prêtées de vouloir monopoliser tous les rouages de l’Administration.
Au niveau de l’Exécutif, de la présidence du Conseil en particulier, la transparence est indispensable, primordiale. Face aux campagnes insidieuses, aux accusations de malversations, alors même que les aides affluent au Liban, une gestion claire, limpide de cette assistance, le contrôle par une partie tierce de tout ce dossier feront taire les voix discordantes plus empressées à remuer la fange qu’à faire œuvre utile.
Au sortir d’une guerre terrifiante, le pays du Cèdre entame une étape cruciale de son existence, une étape nécessitant la conjugaison de tous les efforts, l’unité de tous ses fils. Sa composante chrétienne, sans laquelle le Liban ne se perpétuera pas, sans laquelle le Liban n’aura pas été, se positionne, à cet égard, en rangs dispersés, minée qu’elle est par ses contradictions, paralysée qu’elle est par la prolongation d’une aberration présidentielle dont elle est innocente, piégée qu’elle est par des ambitions présidentielles qui lui font livrer de fausses batailles, des campagnes fantasques.
Là aussi, les remises en question s’imposent, une nouvelle approche mentale, un redressement dans l’urgence pour éviter que d’acteurs, les protagonistes ne deviennent les spectateurs d’une pièce produite et réalisée sans eux.
Une absurdité totale, la négation de toute logique à l’heure où le Liban vient d’obtenir un parapluie protecteur unique dans son histoire, une garantie internationale contre les agressions externes, contre les aventures insensées.
Mais le blindage réel, la protection véritable, c’est le seul front interne qui peut les assurer, c’est le seul État fort et son bras armé qui peuvent les garantir. Trompés dans leurs espérances, englués dans leurs fantasmes, les déçus, les intraitables des « 33 jours », les quémandeurs floués de charges suprêmes en ont-ils seulement conscience ?
Nagib AOUN
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Ces batailles, ce sont les diverses communautés du pays qui doivent les mener...