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Actualités - Opinion

COMMENTAIRE L’Europe franchit le Rubicon

Par Joschka FISCHER La prétendue « politique européenne de voisinage » est pour l’instant une chose bien curieuse. On en parle beaucoup dans l’Union européenne, mais elle n’a que peu d’effets sur le plan pratique. Elle a été conçue pour servir d’alternative au nombre croissant de cycles d’accession, impliquant par exemple les pays du Caucase du Sud. Mais la guerre au Liban et ses conséquences ont provoqué un changement soudain et fondamental dans la tranquille poursuite de cette politique. En effet, la guerre au Liban a cruellement rappelé à l’Union européenne qu’elle a des « intérêts stratégiques », qui sont avant tout des intérêts sécuritaires, et que si elle choisit de les ignorer, elle risque de le payer cher. En outre, la division du travail entre les États-Unis et l’Europe ne fonctionne plus comme au bon vieux temps : la guerre en Irak ronge les capacités militaires américaines, et a débouché sur une crise de légitimité morale et politique des États-Unis dans le monde arabo-islamique. En décidant d’envoyer plusieurs milliers de soldats au Liban pour mettre en œuvre la résolution 1701 de cessez-le-feu de l’ONU, les États membres de l’Union européenne ont pris la décision la plus significative dans le cadre de sa politique de voisinage. L’Union européenne est-elle capable de devenir une force politique stabilisatrice dans la zone de conflit la plus dangereuse du voisinage géopolitique immédiat de l’Europe ? Après la guerre des Balkans dans les années 1990, le Proche et le Moyen-Orient sont les régions voisines à la fois les plus dangereuses et, du point de vue de la sécurité, les plus importantes pour l’UE aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que les principales menaces à la sécurité européenne au début du XXIe siècle viennent précisément de cette région. Les menaces émanant du Moyen-Orient sont diverses : conflits régionaux, idéologies religieuses totalitaires, terrorisme, programmes d’armement nucléaire, barrage à la modernisation, régimes instables et ambitions hégémoniques. Si quelqu’un se demande quels intérêts l’UE et ses États membres peuvent avoir dans cette région secouée par des crises, la réponse est qu’il est certain que des intérêts énergétiques et économiques de l’Europe sont en jeu, ainsi que des intérêts vitaux des partenaires et des alliés de l’Europe (Israël notamment). Cela dit, les premiers sur la liste sont ceux de l’Europe. La façon dont le Moyen-Orient va se développer déterminera l’étendue des risques, ou des défis probables, pour la sécurité de l’Europe. Si l’Europe parvient à contenir, voire à résoudre le conflit qui y fait rage, les conséquences pour sa sécurité seront extraordinairement positives. Le Moyen-Orient se définit aujourd’hui par trois conflits centraux : le conflit israélo-arabe, la guerre en Irak et la crise iranienne. La fusion du programme nucléaire iranien (et des ambitions hégémoniques iraniennes) et de la situation en Irak ainsi que du Hezbollah au Liban débouchera sur un « nouveau Moyen-Orient » qui, selon toute probabilité, provoquera une confrontation majeure. Cela impliquera bien davantage que les acteurs et conflits régionaux habituels. La guerre au Liban a abondamment démontré jusqu’où ce dangereux état de choses a déjà progressé. La mission au Liban est à haut risque pour les forces de l’ONU et pour l’Europe en particulier. La guerre n’a pas provoqué de vraie décision. Ni le Hezbollah ni la Syrie, et encore moins l’Iran, n’ont intérêt dans le succès de la mission de l’ONU. La résolution du Conseil de sécurité présuppose, outre la séparation des combattants, la mise en application de la souveraineté interne et externe du gouvernement libanais élu, sans préciser « comment » cela va pouvoir se faire avec un Hezbollah politiquement renforcé et militairement supérieur aux forces libanaises. Toute tentative de désarmement du Hezbollah par les forces de l’ONU signifierait une guerre contre le Hezbollah (et avec la Syrie et l’Iran en arrière-plan), une tâche qu’elles sont incapables d’accomplir. Mais si l’ONU et l’Europe devaient se résigner au rôle de simples observateurs au Liban, elles perdraient toute crédibilité. En outre, il y a fort à parier qu’au bout de quelques mois, les soldats de l’ONU se retrouveraient à nouveau entre les lignes de tirs ennemis. La mission devra par conséquent marcher sur des œufs pour mener à bien son solide mandat de stabilisation du pays. Le risque d’échec sera constant et le risque militaire élevé. Pourtant, vu la situation, il n’existe pas de meilleure alternative. Étant donné les risques encourus par ses soldats, l’Europe sera forcée d’influencer et même d’apporter de manière active des changements stratégiques à l’environnement politique dans tout le Moyen-Orient. Avec sa décision en faveur de la mission au Liban, l’UE a franchi un Rubicon militaire. Elle doit à présent soutenir son poids croissant au Moyen-Orient à l’aide d’initiatives politiques. Celles-ci doivent inclure trois éléments-clés : une solution négociée pour la Syrie, la reprise de négociations entre Israël et les Palestiniens, et un accord stratégique commun avec les États-Unis quant à la stratégie politique occidentale dans la région (qui concerne le désaccord le plus dangereux de la région, l’Iran). Cette approche commune constituera le défi essentiel pour l’avenir des relations transatlantiques. Pour l’Europe et ses soldats, l’enjeu au Liban est très important. Il s’agit des intérêts vitaux de l’Europe. La guerre et le chaos au Moyen-Orient, ou simplement un vide moral ou politique affecteront directement, et perturberont la sécurité de l’UE et de tous ses États membres. L’Europe se devait donc d’agir, bien que cette décision ait de toute évidence été difficile à prendre. La question primordiale à court terme sera de savoir si l’Europe a réellement les capacités militaires et politiques, la puissance suffisante pour rester et la volonté commune d’agir en accord avec ses intérêts essentiels au Moyen-Orient. On verra bien. Quoi qu’il en soit, on peut déjà dire : bienvenue dans la réalité. Joschka Fischer, leader du parti des Verts depuis bientôt 20 ans, a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. © Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2006. Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot.
Par Joschka FISCHER

La prétendue « politique européenne de voisinage » est pour l’instant une chose bien curieuse. On en parle beaucoup dans l’Union européenne, mais elle n’a que peu d’effets sur le plan pratique. Elle a été conçue pour servir d’alternative au nombre croissant de cycles d’accession, impliquant par exemple les pays du Caucase du Sud. Mais la guerre au Liban et ses conséquences ont provoqué un changement soudain et fondamental dans la tranquille poursuite de cette politique.
En effet, la guerre au Liban a cruellement rappelé à l’Union européenne qu’elle a des « intérêts stratégiques », qui sont avant tout des intérêts sécuritaires, et que si elle choisit de les ignorer, elle risque de le payer cher. En outre, la division du travail entre les États-Unis et l’Europe ne fonctionne...