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Actualités - Opinion

Démolitions

Qui a dit qu’il n’y a que des ponts, des logements, des écoles, des infrastructures à reconstruire ? Qui a dit qu’il n’y a que la paix à rebâtir ? Qui a dit qu’il ne faut qu’ériger, échafauder, élever, créer ? Qui a dit que c’est là le plus urgent, au dix-huitième jour de cette très chétive trêve ? Qui n’a pas compris qu’il y a désormais beaucoup, beaucoup trop de choses à détruire, à désintégrer, à casser, et que, des ruines obligées de ces anéantissements divers et variés, naîtront de nouveaux, d’indispensables espaces ? Détruire. Détruire des murs ; des barrières mentales, psychologiques ; détruire des clichés, des préjugés, des a priori ; détruire des tabous. En finir avec cette insupportable ligne de démarcation qui coupe le Liban de son Sud, qui fédéralise de facto, surtout les esprits, qui sépare, qui discrimine, qui installe la plus puante des ségrégations ; en finir, c’est-à-dire, avec cet axiome qui veut que pendant qu’on investit, qu’on construit, qu’on ouvre à l’air libre et au monde, à Beyrouth, au Mont-Liban, au Nord, dans la Békaa, en même temps, au Sud, on creuse, des bunkers, des galeries, des tunnels, des QG, on enfouit, on cache, on retient sa respiration. Personne ne demande aux Sudistes d’abandonner leurs spécificités, de se mettre à l’alcool ou d’arrêter l’arak, de fermer les boîtes de nuit ou d’ouvrir des dancefloors si ce n’est pas ce qu’ils veulent, d’enlever le tchador ou la minijupe, de voter à droite ou à gauche : il est juste temps d’en finir avec la résistance armée, l’exode, la mort, il est temps de s’offrir le même quotidien que partout ailleurs sur le territoire libanais, de se mettre à l’heure nationale ; il est temps de commencer à vivre, et ce n’est là que la moindre des choses pour un Sud polytraumatisé, qui a donné plus qu’il n’a jamais possédé, qui s’est tellement sacrifié. Les boys, libanais soient-ils ou onusiens, joueront un sacré rôle. Les hommes de Michel Sleimane, de par leur simple présence, nivèleront par le haut, défédéraliseront, fédèreront : un Libanais qui quittera le Sud pour n’importe quel autre mohafazat verra, comme chez lui, le même uniforme, la même légalité, il aura le même référent. Les hommes d’Alain Pellegrini, eux, rassureront, certes, mais aussi, surtout, naturellement, sans trop (se) forcer et sans trop y penser, installeront cette urgence qui, le plus, manque à ce Sud : le métissage, la promiscuité bienfaisante, bienveillante, de plein de cultures, à commencer par celle, incontournable, de la vie, et, qui sait, des centaines d’histoires d’amour entre jeunes filles sudistes et jeunes gars du monde finiront de dé-monochromiser, de dé-captiver une des plus belles régions du Liban. Que le Hezbollah et l’État ne s’y trompent surtout pas : leurs responsabilités respectives à ce niveau-là, dans la construction de ce nécessaire espace Schengen libano-libanais, dans la drague, de nouveau, de l’investisseur libanais ou étranger au Sud, sont énormes. Le premier en étouffant jusqu’à la dernière la moindre de ses velléités sécessionnistes, le second en adoptant la plus intransigeante des disciplines : transparence absolue, construction tous azimuts d’écoles, décentralisation des universités, omniprésence appuyée à tous les coins – et si le Conseil du Sud, comme la Caisse des déplacés d’ailleurs, restent sans audit international, ce sera plus grave encore que le plus meurtrier des blitzkriegs israéliens. Détruire. En finir avec les omertas. Toutes. La guerre de juillet aura eu ceci de bien qu’elle a permis aux Libanais de découvrir, loin des ambiguïtés chaque jour plus décevantes d’un Nabih Berry décidément loin d’être à la hauteur des espoirs mis en lui, et indépendamment de la personne de cet uléma, le très logique, donc très rassurant mufti chiite de Tyr et de Jabal Amel. La seule communauté libanaise où une voix discordante peinait terriblement à se faire entendre vient de prouver qu’elle aussi, elle est terriblement libanaise, dans ce sens que, comme les autres, elle est polyphonique. Cheikh Ali el-Amine a peut-être ses propres calculs, ou calcule beaucoup ; il n’empêche, il a osé briser le monopole irano-hezbollahi de la pensée. Détruire. En finir, en même temps, avec ce fantasme débile et débilisant : la Syrie de Bachar el-Assad ne pourra jamais devenir l’amie du Liban. Un homme qui dénonce, aux côtés du très wannabe Kim Jong-il Hugo Chavez, les résolutions de l’ONU relatives au Liban ne pourra jamais devenir l’ami du Liban. Du moins pas avant le 15 décembre, date, en principe, du rapport définitif d’un homme que beaucoup ont eu tendance, ces dernières semaines, à oublier, à cacher au fond de leur mémoire : Serge Brammertz. Cela implique automatiquement une nouvelle gestion, une révision fondamentale des relations libano-syriennes post-14 février, à la lumière de la très bienvenue et très cinglante mise en garde de celui que le régime bassiste considérait jusqu’à hier comme un anti-Chirac : Romano Prodi. Le gouvernement Siniora ne peut plus se permettre les demi-mesures avec la famille Assad. Détruire. La mauvaise foi. De ceux, Michel Aoun et Hassan Nasrallah en tête, qui appellent, comme le régime syrien, à la chute d’un gouvernement à qui le Liban doit rien moins que… l’arrêt de la guerre israélienne. Et le secours infini et trop bon de la communauté internationale, de Djakarta à Washington, de Ryad à Stockholm, de Paris à Pretoria. C’est inouï : le chef du Bloc parlementaire du changement et de la réforme a tous les droits du monde de vouloir participer au gouvernement ; mais de là à dire que l’équipe Siniora s’est comportée comme une chèvre pendant la guerre, de là à tirer à boulets rouges sur l’ONU et sa Finul Plus, voilà qui restera certainement dans les annales. Michel Aoun et ses lieutenants, qui savent parfaitement bien que tant qu’Émile Lahoud continuera d’annexer le palais de Baabda, le gouvernement Siniora ne bougera pas d’un cil, ont bien mieux à faire que d’essayer à tout prix de faire de la surenchère à, par exemple, un impensable Wi’am Wahhab, qui a accusé hier Fouad Siniora d’être un semeur de discorde. Détruire. Le tabou. La paix avec Israël ? Et pourquoi pas assurer le meilleur avenir aux générations futures libanaises, le retour à la diaspora libanaise, l’émergence d’un super-Liban si l’État hébreu remplit toutes les conditions posées par l’ensemble des Libanais : rendre les fermes de Chebaa, les collines de Kfarchouba, le moindre caillou volé au Liban, libérer tous les prisonniers libanais, livrer l’emplacement de la moindre mine, et payer tous les dommages et intérêts que ce Liban est en droit d’exiger. Faire la paix, parce que les Libanais méritent, autant que les Égyptiens, les Jordaniens, ou même les Qataris, sinon plus, la tranquillité. La vie. Ziyad MAKHOUL
Qui a dit qu’il n’y a que des ponts, des logements, des écoles, des infrastructures à reconstruire ? Qui a dit qu’il n’y a que la paix à rebâtir ? Qui a dit qu’il ne faut qu’ériger, échafauder, élever, créer ? Qui a dit que c’est là le plus urgent, au dix-huitième jour de cette très chétive trêve ? Qui n’a pas compris qu’il y a désormais beaucoup, beaucoup trop de choses à détruire, à désintégrer, à casser, et que, des ruines obligées de ces anéantissements divers et variés, naîtront de nouveaux, d’indispensables espaces ? Détruire. Détruire des murs ; des barrières mentales, psychologiques ; détruire des clichés, des préjugés, des a priori ; détruire des tabous.
En finir avec cette insupportable ligne de démarcation qui coupe le Liban de son Sud, qui fédéralise de facto, surtout...