Le pays est profondément divisé sur ce qui vient de se passer et continuera à l’être, malgré tous les raisonnements et toutes les rationalisations.
L’écho de ce que nous venons de vivre retentira certainement à travers les générations, et l’on parlera dans un siècle de la guerre de juillet 2006 comme on parle des massacres de 1860 ou de la famine de 1915. Pour certains, ce sera la catastrophique erreur du Hezbollah qui a exposé le pays à la furie destructrice d’Israël, pour d’autres, ce sera l’extraordinaire vaillance des résistants, qui ont tenu tête à l’une des armées les plus puissantes de la terre.
Certes, le temps va devoir faire son œuvre et recouvrir toutes les souffrances de son voile de poussière et de vanité. Comme dit à peu près l’un des grands textes sacrés de l’Inde, « la nuit va tomber sur les guerriers morts et les vainqueurs endormis ».
Mais dès maintenant, et sans attendre, nous pouvons, nous devons consciemment faire sens de cette guerre dont des centaines de femmes et d’enfants ont été les véritables victimes expiatoires.
Par dizaines, par centaines, des Libanais s’y rendent pour voir de leurs yeux le spectacle des destructions provoquées par l’aviation israélienne. Disons-le tout de suite. Il s’agit là d’un réflexe parfaitement sain par lequel ceux qui n’ont pas directement vécu ce drame se l’approprient. Ce phénomène d’empathie est l’expression d’une maturité humaine certaine. Cela rapproche les uns des autres les Libanais qui ont vécu ou subi le drame, et ceux qui y ont assisté à la télévision. Cela aide à surmonter les préjugés que l’on s’était formé les uns sur les autres, et que le contact direct dans les centres d’hébergement des déplacés a permis de dissiper... ou de confirmer. Car il ne faut pas oublier que nous vivons non pas dans un monde idéal, mais dans un monde marqué par le péché.
Il y a dans ces visites, malgré toutes les réserves, quelque chose de profondément sain, quelque chose qui doit passer dans notre culture. Il faut que, consciemment, les Libanais se débarrassent de cette prison où ils sont enfermés, dans le sentiment qu’ils doivent choisir entre croire à la victoire, ou croire au désastre. Sous peine de s’étioler ou d’éclater, la culture libanaise doit posséder suffisamment de ressort, de résilience, pour s’approprier ces deux vérités : la bravoure dont ont fait preuve des hommes qui ont fait face à cette espèce d’invincible armada de blindés qui s’est déversée au Liban, et la profonde détresse ressentie par beaucoup de voir anéantis les résultats d’un immense effort de reconstruction, l’effort d’une génération qui a accepté, après beaucoup de réticences, de s’investir dans cette reconstruction en se promettant d’en recueillir bientôt les fruits.
Aurons-nous le cœur et l’esprit assez larges pour faire de la place à l’un et l’autre de ces profonds sentiments, sans pour autant omettre, démocratie oblige, d’assumer nos responsabilités.
C’est aux éducateurs, aux hommes politiques, aux intellectuels et aux poètes qu’il reviendra de combler ce fossé, de transformer les Libanais, de tous horizons et appartenances, en dépositaires et du courage et de la peine infinie qu’ils ont vécus, de réunir ces deux sentiments apparemment contradictoires, et sur un plan plus politique et social, de concilier ces deux courants qui s’affrontent et se déchirent.
N’hésitons pas à le dire, c’est là notre destinée, notre vocation à la médiation qui est mise au défi. On rapporte que l’ambassadeur d’une grande puissance s’étonnait de ce que certains Libanais avaient secrètement placé leurs espoirs dans une victoire d’Israël, tout comme en d’autres temps, certains avaient souhaité que la Syrie les débarrasse une fois pour toutes des milices chrétiennes. Quel genre de peuple sommes-nous donc ?
En un mot comme en mille, il nous revient de « déconfessionnaliser » notre culture – et nos sentiments –, de laïciser la bravoure des résistants, de la détacher de la foi dans laquelle elle s’est exprimée, pour l’intégrer dans une culture commune, une culture libanaise d’ouverture, une culture fertile capable de produire de nouveaux fruits de convivialité, de cordialité. Oublions donc les complots, les axes politiques, les rancœurs, les ambitions démesurées, déplacées et souvent injustifiées. Que tout cela est stérile !
Culture de la mort, le Hezbollah ? Sans entrer dans la polémique, disons que, dans une certaine mesure, la culture occidentale, avec, entre autres, son relativisme éthique, sa mort de Dieu et sa pornographie, n’a pas d’autre nom. Qu’elle est seulement plus esthétique.
Parallèlement, il faut déconfessionnaliser la catastrophe économique et voir que ces ponts que l’on regardait s’effondrer, les uns après les autres, le cœur serré, ce n’était pas que du béton brut, mais du béton pétri de sueur, d’espoirs fous, de sacrifices et de rêves de prospérité de tout un peuple.
Voilà le chantier qu’il faut lancer. Beaucoup de ceux qui ont fui la guerre et sont bloqués aujourd’hui à l’étranger, regrettent amèrement leur geste. Solution de facilité ? Réflexe de survie ? Acte de désespoir ? Ceux-là aussi sont des victimes. Donnons sens à leur exil, à leur agonie. Que toutes nos pertes soient rachat pour le Liban, que tous nos morts soient morts pour que vive le Liban, pas autre chose.
Fady NOUN
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L’écho de ce que nous venons de vivre retentira certainement à travers les générations, et l’on parlera dans un siècle de la guerre de juillet 2006 comme on parle des massacres de 1860 ou de la famine de 1915. Pour certains, ce sera la catastrophique erreur du Hezbollah qui a exposé le pays à la furie destructrice d’Israël, pour d’autres, ce sera l’extraordinaire vaillance des résistants, qui ont tenu tête à l’une des armées les plus puissantes de la terre.
Certes, le temps va devoir faire son œuvre et recouvrir toutes les souffrances de son voile de poussière et de vanité. Comme dit à peu près l’un des grands textes sacrés de l’Inde, « la nuit va...