Une guerre aussi folle peut-elle paradoxalement conduire à la paix ? Ce vœu pieux, Fouad Siniora le formulait le week-end dernier et il était aussitôt repris par l’émir du Qatar durant sa visite éclair à Beyrouth. Hier à Damas, c’est le ministre turc des AE Abdallah Gül qui relançait la mirifique idée, assurant qu’elle recueillait l’entière adhésion du président Bachar el-Assad. Encore faut-il toutefois, pour cela, des partenaires assez forts pour tourner le dos à la guerre et oser s’avancer sur les hasardeux chemins de la paix. Or, si ces dernières semaines de folie ont atteint le Liban dans sa chair, elles ont aussi laissé des marques partout ailleurs : et jusque dans les rangs des mêmes puissances, grandes et moins grandes, censées œuvrer sur place à l’élimination des tensions.
Une illustration éloquente en est cette valse-hésitation des pays européens appelés à participer à la super-Finul dont la mise sur pied est un des éléments majeurs de la résolution 1701 des Nations unies. Il serait bien sûr injuste et malvenu d’insinuer que le mal libanais s’est propagé dans le monde, frappant de faiblesse et d’inhibition les États et gouvernements les mieux constitués, les mieux disposés pourtant à l’égard de notre pays. De telles réticences, une aussi tatillonne prudence sont compréhensibles en effet, dans la mesure cependant où elles ne sont pas le prélude embarrassé à la démission, à l’abandon.
Ce flottement européen s’explique très bien par les imprécisions et lacunes que recèle la résolution 1701, quant à la mission exacte et aux règles d’engagement de la force internationale : détails capitaux pour les pays contributeurs qui doivent tenir sérieusement compte des appréhensions de leurs propres opinions publiques, tant en effet cette guerre absolument pas comme les autres risque encore de s’avérer une guerre inachevée.
Car si, d’un côté, le Hezbollah refuse toujours de désarmer – et trouve au contraire dans sa relative victoire une raison supplémentaire de camper sur ses positions –, c’est de la plus explicite des manières qu’Israël se prépare pour un nouveau round de combats. Par une sombre ironie, le renseignement israélien s’inquiétait hier d’une libanisation de la bande de Gaza, c’est-à-dire d’une déliquescence de l’establishment étatique palestinien, représenté par le Fateh, face à l’irrésistible ascension du Hamas. En réalité toutefois, c’est un nouveau Gaza que l’État hébreu a entrepris de faire du Liban en le soumettant à un impitoyable blocus, en poursuivant imperturbablement ses frappes ponctuelles contre le Hezbollah malgré l’arrêt des opérations offensives décrété par les Nations unies.
Le plus préoccupant, c’est que le gouvernement d’Ehud Olmert pourrait être assez affaibli pour céder, à terme, à la tentation de l’option militaire, revue et corrigée à la lumière des ratés de l’expédition de juillet, actuellement l’objet d’une enquête. Car des options politiques et diplomatiques, ce gouvernement n’en a plus : il vient de renvoyer aux calendes grecques son plan de redéploiement en Cisjordanie, et il est profondément divisé sur l’opportunité d’une relance du dialogue de paix avec la Syrie.
Cette dernière s’efforce de faire étalage de fermeté et de solidité, dans le même temps qu’elle scrute anxieusement l’horizon, dans l’attente de quelque offre de transaction. Solidité à son tour des plus relatives toutefois : effroyablement isolé sur le plan international, encourant le risque d’une mise en accusation dans l’affaire Hariri, le régime baassiste est passé presque sans transition, en effet, du statut de maître du Liban à celui de satellite de l’Iran. Assad a beau jeu de refuser le stationnement d’une force internationale à la frontière libano-syrienne, exigé par Olmert : ce serait un acte « hostile », a-t-il averti le Liban. Mais que dire alors de tous les actes hostiles perpétrés, à longueur d’année(s), du côté syrien de cette frontière ? Que dire aussi du refus de toute démarcation des frontières dans le secteur des fermes de Chebaa, qui fait objectivement écho au refus israélien d’évacuer ce même territoire, ce qui ôterait toute justification à l’armement du Hezbollah ?
Il est grand temps que la Syrie se résigne à dialoguer avec le Liban en bon voisin et autrement qu’en termes de stratégie régionale. Elle fait sourire, cette équivoque invitation ouverte à venir prendre le thé que Damas, avec des pudeurs de vierge effarouchée, vient d’adresser à Fouad Siniora par l’entremise du chaperon qatariote, le sémillant cheikh Hamad. Les injures et menaces, elles, sont livrées en direct.
Issa GORAIEB
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