Trente-troisième semaine de 2006.
En noyant les boys de riz et de pétales de rose, les femmes, les mères, les épouses du Sud, membres du Hezb ou pas, inconsciemment, naturellement, consacraient, fêtaient le retour de l’absent : elles saluaient l’État. Gentilles, prévenantes, pleines d’empathie, elles ont fait comme si elles ne voyaient pas les milliers de stigmates de trente ans de tutelle, de dépecages, de chimiothérapies en tout genre ; comme si elles ne voyaient pas les béquilles, les postiches que ce pauvre État portera sans doute pour encore quelques décennies. Elles regardaient les soldats. Et ces soldats ne savaient pas s’ils devaient, s’ils pouvaient leur rendre leurs sourires ou si la solennité de l’instant empêchait tout signe extérieur de satisfaction. Intérieurement, en revanche, ils exultaient : le sentiment de devenir, pendant qu’ils se rendaient à leurs points de chute, des soldats comme tous les soldats du monde était d’une plénitude écrasante. Ne plus se substituer aux gendarmes et monter des barrages volants ; ne plus tabasser les gamins qui s’expriment ; ne plus jouer les faire-valoir d’un ex-commandant en chef réduit à rabâcher, lorsqu’on lui demande un bilan de ses neuf ans de présidence : j’ai réunifié l’armée ; ne plus se sentir inutiles, pesants, de trop : en cette fin de semaine, les soldats, effectivement, exultaient. Chrétiens ou musulmans, ils ont compris qu’ils étaient là pour rassurer tout le monde ; leur simple présence, éminemment politique, dissolvant de facto tout prétexte. Bien sûr, ils sont fébriles, comme à un premier rendez-vous amoureux, mais la promise, cette terre ensanglantée, mille fois violée, les a accueillis en fils prodigues, de la même façon qu’elle a, qu’elle continue de nourrir et de bercer les combattants du Hezb, ni plus ni moins libanais que ces soldats, juste partisans. Ces soldats, eux, veulent croire en un passage de relais pérenne, une fois pour toutes ; ils veulent croire que ceux, Hezbollah en tête, qui n’ont de cesse de répéter à quel point l’armée est faible et incapable de protéger le pays finiront par comprendre à quel point cet uniforme vert, somme de tous les partis, de toutes les croyances, de toutes les tendances, si personne ne s’en mêle à part un gouvernement, vaut toutes les roquettes, tous les F-16 du monde : il a force de loi. Et Michel Sleimane aurait tort, si tant est qu’il continue d’y penser encore, de continuer à rêver de Baabda : sa mission est, aujourd’hui, diablement plus primordiale, plus nécessaire. Ses hommes ont besoin d’un leader, il en a donné les prémices, entre le 14 février et le 14 mars 2005, en refusant d’empêcher un peuple d’investir la place des Martyrs ; qu’il continue. Surtout que ses hommes vont avoir à fraterniser avec des collègues qui viendront sans doute des quatre coins de la planète : la Finul Plus.
Ces boys de mille et une nationalités sont presque aussi fébriles que ceux qu’ils seront amenés à seconder. Parce que, sans eux, il n’y a pas de 1701. Sans eux, c’est le retour de la guerre. Ces Casques bleus ont entendu parler de ce pays-fantasme, de ce pays-message, de ce pays d’une insolence folle, capable de ressusciter inlassablement, de renaître à chaque fois. Sauf qu’ils ont fini par comprendre qu’à chaque fois qu’il se reconstruit, il est, immanquablement, redétruit ; alors, ils seront là pour casser le cercle, rompre la régularité du sort ; ils se disent, à tort ou à raison, qu’à moins d’un embrasement régional, le Liban vient de vivre sa dernière guerre. Sauf que ces hommes-là, il faut les rassurer, il faut leur donner toutes les garanties, à commencer par celle de ne pas aller au casse-pipe ; ces hommes-là, avant de débarquer, ont besoin de se sentir aimés, désirés, attendus ; aidés : depuis longtemps, comme leurs futurs copains de casernes libanais, ils ont passé l’âge de jouer à cache-cache, de trouver les armes des autres, éventuellement de les chercher. Ces soldats de la paix ont besoin d’assurances, et les orales d’entre elles, forcément, ne suffisent plus. La France a beau aimer le Liban d’amour, sa décision de n’envoyer pour l’instant que 200 soldats, aussi regrettable soit-elle, est absolument compréhensible : les fantômes du Drakkar sont encore bien trop pesants. Les boys de la Finul Plus veulent savoir ce qu’ils viennent faire, dans quelles conditions, avec quels moyens, et pourquoi. Et ils ont mille fois raison.
En attendant tous ces boys, le Sud enterre ses morts, ses martyrs, dans leur grande majorité chiite. Un jeune Sudiste de 22 ans, habitant de la banlieue sud, gérant de restaurant à Beyrouth la nuit et étudiant le jour, a perdu beaucoup de frères de sang, de terre, de communauté ; il les pleure, il les enterre, et il dit : « Personne ne leur a expliqué que d’aller à l’école, à l’université aurait été leur plus belle arme, la plus puissante. D’ailleurs, chez moi, au Sud, il n’y a pas d’écoles. Tout le monde s’en fout. » Khaled Kabbani et l’ensemble de ses successeurs ont un immense boulot à faire.
Ziyad MAKHOUL
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