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Actualités - Opinion

D’amour ou de raison

Même Saddam Hussein, au fond de sa prison, doit être ravi d’être Saddam Hussein. Et pas Bachar el-Assad. Mise en quarantaine par la totalité ou presque de la communauté internationale (l’excellent Frank-Walter Steinmeier a enfoncé le clou ces deux jours) ; quasi infantilisée par un Iran qui s’en débarrasserait lestement à l’instant même où primera l’un (ou plusieurs) des nombreux intérêts nationaux ou régionaux de Téhéran, à commencer par ces discussions consenties hier sur la suspension de l’enrichissement de son uranium (on verra bien le 22…) ; rabrouée publiquement par les Arabes, il y a à peine quelques jours, de Beyrouth même ; à la merci imminente d’un incorruptible Belge, le très Lucky Luke Serge Brammertz, et, surtout, rendue folle d’avoir été dépossédée à jamais de la carte libanaise, la Syrie d’Assad a lancé avant-hier un tonitruant chant du cygne, dont l’effet premier et immédiat a été de renforcer et de blinder l’Alliance du 14 Mars – la majorité. Si tant est que cette majorité en avait besoin puisqu’elle a été – du moins publiquement, officiellement et collectivement – admirable dans sa gestion d’une guerre dont elle n’avait pas été prévenue et qu’elle n’aurait jamais accepté d’entamer ; une majorité qui, elle, aurait attendu l’attaque israélienne au lieu de la provoquer, puisqu’elle aurait eu l’exclusivité pour elle du droit international. Mais la question n’est pas là : par la voix d’un de ses députés phare, Hussein Hajj Hassan, le Hezbollah a répondu hier à Bachar el-Assad, et sans ambiguïté aucune : « Le Hezbollah n’adopte pas les propos d’Assad relatifs au mouvement du 14 Mars. Ce mouvement n’est pas un agent stipendié d’Israël ni de l’Amérique. » Les bras dudit Assad, qui s’est un peu trop vite arrogé la victoire des autres, et, dommage collatéral, ceux d’Émile Lahoud, ont dû leur en tomber. Même si Hussein Hajj Hassan a dû, pour des raisons facilement compréhensibles, démentir par la suite ses propos. Comme chacun des partis libanais qui, à un moment ou à un autre dans l’histoire de ce pays, a abattu l’atout américain, français, saoudien, syrien, avant de revenir vers l’intérieur, le Hezb a joué, lui aussi, sa carte étrangère, l’iranienne en l’occurrence ; et, lui aussi, un jour ou l’autre – et la phrase du député de Baalbeck est un signe extrêmement positif – se rendra compte, pour mille et une raisons, pour tellement d’impératifs, que seule la libanaise d’entre ces cartes lui permettra, sur le long terme, de gagner. Que seul le respect d’un agenda libanais lui permettra, comme aux partis chrétiens, sunnites ou druzes, de pérenniser son existence. Cette guerre 06 a fait se poser aux Libanais, à tous les Libanais, avec mille fois plus de régularité qu’avant, une question d’une perversité folle, modulable à souhait, mais dont la réponse recèle, infiniment plus qu’autre chose, l’antidote dont ce pays a urgemment besoin. Est-ce que je peux vivre avec ce chiite qui a élevé le martyre au rang d’art de vivre et qui se moque de tout à part de jouer au héros contre Israël, à part de faire les sacrifices que le richissime Iran ne fera jamais ? Est-ce que je peux vivre avec ce sunnite qui ne pense qu’à jouer au trictrac, amasser des dollars, squatter le neuf-dixième des postes de l’État et faire plaisir au roi d’Arabie ? Est-ce que je peux vivre avec ce maronite qui serait prêt à vendre sa mère pour la présidence, qui ne veut qu’un Liban-Paris, un Liban-Londres ou un Liban-Monaco, qui se moque de tout ce qui touche de près ou de loin à l’arabité, à toute espèce de cause à part la sienne ? Est-ce que je peux vivre avec un 8 Mars prosyrien, pro-iranien, qui ne veut vivre que sous la tutelle de Damas ? Est-ce que je peux vivre avec un 14 Mars qui fait du commerce avec le sang de Rafic Hariri, qui ne veut vivre qu’en recevant Condie Rice ou Saoud el-Fayçal ou Philippe Douste-Blazy ? Ces questions-là, plus ou moins idiotes, plus ou moins cancérigènes, ont été, plus ou moins haut, plus ou moins clairement, rabâchées, ressassées, mal digérées, et personne, absolument personne, n’y a échappé. Et aujourd’hui, parce qu’il est le seul à posséder encore ce privilège qu’ont abandonné tous les autres partis libanais – les armes –, la réponse doit d’abord venir du Hezbollah – ensuite des autres. Celle assénée hier, encore une fois malgré le démenti, par le député Hajj Hassan à Bachar el-Assad, ce témoignage de solidarité avec une équipe qui a fini par ne plus le lâcher une seconde durant sa guerre, est bienvenue, formidable même, nécessaire. Mais pas suffisante. Et celles données par les autres n’arrivent pas, on le voit, à convaincre Hassan Nasrallah et ses hommes. Les deux ou trois prochaines séances de dialogue place de l’Étoile ou au Sérail ou n’importe où ailleurs devront être uniquement consacrées à la rédaction de ce pacte social, de ce contrat de mariage, qui définira comme une Bible, comme un Coran, la nature du Liban de l’après-12 juillet, sa culture somme de toutes les cultures, sa mission, et, surtout, ce oui je veux vivre avec le chiite/le sunnite/le maronite. Pour cela, il faut trois choses. Un. Qu’on cesse de se leurrer, et on le voit bien aujourd’hui avec ce qui se passe à l’intérieur de l’État hébreu : si le Hezbollah désarme, Israël, et en grande partie grâce à sa débâcle de juillet, ne touchera plus à un cheveu du Liban. C’est cette séquence qui est la bonne, et aucune autre, surtout pas celle qui veut qu’Israël ne menacera pas le Liban tant que perdureront les armes du Hezb. Qu’on cesse de se leurrer : malgré toutes les boucheries, les massacres et autres crimes de guerre commis par les généraux israéliens, l’État hébreu n’a pas utilisé plus de 10 % de sa capacité de nuisance. Désarmer. Perdre son privilège, mais gagner mille fois plus : l’assurance d’un Liban pluriel et pérenne. À moins que ce ne soit pas cela qui l’intéresse. Deux. Qu’on cesse de se leurrer, et on le voit bien aujourd’hui, le Libanais a besoin de concret : si la majorité se décide à présenter au Liban un programme, dût-il être aussi gros et chargé que tous les bottins du monde, détaillant concrètement chaque étape de la construction de cet État de droit et des institutions, passant nécessairement par une réforme en profondeur de tout, à commencer par celle des mentalités, le Hezbollah désarmerait bien plus vite, et les Libanais reviendraient bien plus vite de l’étranger. Ou éviteraient de s’y rendre. À moins que ce ne soit pas cela qui l’intéresse. Trois. Même avec l’admirable (encore une fois, et son discours d’hier à la nation a été presque parfait) Fouad Siniora aux commandes, l’État libanais a besoin d’un sérieux rééquilibrage. Qu’on cesse de se leurrer : sans chrétiens au Liban, il n’y a plus d’exception libanaise, il n’y a plus de Liban, au mieux une cohabitation ultradifficile, au pire un Irak. Et cela, tout le monde le sait, tout le monde se le répète, tout le monde devrait y réagir avant qu’il ne soit trop tard. Sans un chef de l’État-arbitre, impartial, calme, fort, très fort, libanais, capable de rassurer les trois communautés, rien ne pourra se faire. L’urgence du départ d’un Émile Lahoud qui ne sert plus à rien sauf à retarder encore plus une possible résurrection du Liban n’a jamais été aussi énorme. La responsabilité est générale, à commencer par Michel Aoun, qui devrait au plus vite nommer et appuyer un candidat qui réunisse toutes les qualités requises aujourd’hui. Un nouveau pacte social est définitivement incontournable. Il serait plus fort, pour défendre ce pays, que toutes les armées du monde. Ziyad MAKHOUL
Même Saddam Hussein, au fond de sa prison, doit être ravi d’être Saddam Hussein. Et pas Bachar el-Assad. Mise en quarantaine par la totalité ou presque de la communauté internationale (l’excellent Frank-Walter Steinmeier a enfoncé le clou ces deux jours) ; quasi infantilisée par un Iran qui s’en débarrasserait lestement à l’instant même où primera l’un (ou plusieurs) des nombreux intérêts nationaux ou régionaux de Téhéran, à commencer par ces discussions consenties hier sur la suspension de l’enrichissement de son uranium (on verra bien le 22…) ; rabrouée publiquement par les Arabes, il y a à peine quelques jours, de Beyrouth même ; à la merci imminente d’un incorruptible Belge, le très Lucky Luke Serge Brammertz, et, surtout, rendue folle d’avoir été dépossédée à jamais de la carte...