Trente-deuxième semaine de 2006.
La diplomatie et la guerre jouent au chat et à la souris, et rien n’empêche, malheureusement, la résolution onusienne et l’extension de l’offensive israélienne de cohabiter pendant des jours et des jours, rien n’empêche, si les choses ne sont pas faites comme elles doivent l’être, la guerre de recommencer quelques heures, quelques jours après ce fameux vote.
Paris, Washington, Moscou, les Arabes ont joué, jouent et continueront de jouer au chat et à la souris à qui réussira à faire prévaloir en premier les intérêts du Liban, ceux d’Israël, les leurs propres...
Ehud Olmert joue au chat et à la souris : avec son avenir politique, intimement lié aux issues de la guerre contre le Liban, avec son opinion publique, qui ne le soutient plus qu’à 37 % ; avec la direction de l’armée ; avec ce résumé d’une concision effarante fait par Shimon Peres, « Ce sera nous ou eux » ; avec ce qu’il considère comme étant l’avenir de l’État hébreu ; avec les crimes de guerre et les violations des droits humanitaires...
Hassan Nasrallah joue au chat et à la souris : avec sa libanité, cette vision sans doute insupportable pour lui de ces centaines de milliers de personnes déplacées ; avec son arabité, ce n’est vraiment pas évident de refuser une nassérisation absolue, la vénération d’une partie des musulmans, de Djakarta à Casablanca ; avec sa persitude, sa filiation doctrino-sentimentale à Téhéran, à Khamenei, à Rasfandjani ; il joue au chat et à la souris avec la pérennité de ses armes, synonyme indiscutable de non-libanisation ; avec les possibles dissidences internes...
Hassan Nasrallah et Ehud Olmert ont joué, jouent au chat et à la souris à qui enregistrera, sinon la victoire, militaire ou diplomatique ou psychologique, du moins à qui saura éviter de trop flagrantes défaites.
L’Iran joue au chat et à la souris avec son dossier nucléaire, avec ce 31 août onusien qui approche ; avec ce fantasme absolu de frontière commune avec Israël (via le bouc émissaire libanais naturellement) qui risque très probablement de s’évanouir ; avec Ryad, avec Le Caire, avec Amman, avec Ankara aussi...
La Syrie joue au chat et à la souris avec le rapport Brammertz ; avec ce fantasme absolu de revampirisation du Liban (via ses alliés-sbires, libanais ou palestiniens, armés ou pas) qui doit s’évanouir à tout jamais ; avec la communauté internationale qui la marginalise jusqu’au bout et devant laquelle elle n’hésite pas, souvent, à se livrer au plus putassier des strip-teases ; avec l’avenir tout court, puisqu’elle sera entourée des Américains à l’est, des Turcs au nord et, à l’ouest, sur l’ensemble de sa frontière avec le Liban, de forces onusiennes – et si tel n’est pas le cas, tout sera, sans doute aucun, à refaire.
Fouad Siniora joue au chat et à la souris avec cette nécessité incontournable d’asseoir pour les années à venir l’État libanais dans toute sa plénitude, avec cette exigence fondamentale d’éviter l’émergence du moindre signe de clash communautaire, de guerre civile, militaire ou sociale ; il joue au chat et à la souris, entre tout ce qu’il y aura à reconstruire, les milliards de dette publique, les 6 % de croissance 2006 et les 5 milliards de l’été, évanouis en fumée...
La majorité au pouvoir joue au chat et à la souris avec elle-même, avec ceux qui ont voté pour elle, avec tout : une fois la guerre définitivement terminée, elle n’a pas d’autre choix que d’avoir, prêt-à-porter, un programme exhaustif de réformes à proposer aux Libanais et au monde, et à imposer, à moins que l’opposition n’ait mieux à proposer.
Le dialogue joue au chat et à la souris avec le temps : arrive un moment où il faut, inévitablement, arrêter net de parler, et faire, agir, concrétiser.
Les Libanais jouent au chat et à la souris : avec la mort, celle qui vient du ciel, de la mer, de la terre ; celle, aussi, qui peut venir de l’intérieur, d’eux-mêmes, et, malgré de nombreux énervements entre les réfugiés et les riverains qui les ont accueillis, les choses se passent pour l’instant plutôt bien ; et reste(ra) cette image, au centre des Focolare de Aïn Aar, des chiites du Sud qui n’ont jamais vu de catholiques et qui, les jeudis soir, psalmodient les prières chrétiennes avec les catholiques, avant que les catholiques ne récitent, avec les chiites, les versets du Coran – éternelle image.
Le Liban joue au chat et à la souris avec son court, son moyen, son long terme : il y a l’urgence de la rédaction, en une semaine, d’un nouveau pacte social, dans lequel tous les patriotismes seront admis, constitutionnalisés, débarrassés de toutes les accusations de traîtrise possibles et imaginables, mais dans lequel, aussi, surtout, sera marqué, en caractères gros et gras, que ce pays passera les trente prochaines années de sa vie à s’occuper de lui-même, à se remettre sur pied, à faire primer les logiques de vie sur les appétances au martyre, à oublier toutes les causes, toutes les tendances, arabes fussent-elles ou occidentales.
Chez Disney, la souris, futée, échappe souvent au chat. Dans la vie, elle ne doit son salut qu’à un hasard, un accident de l’histoire, une occasion aléatoire, et si elle n’en profite pas, la souris, elle, est bouffée. Crue.
Ziyad MAKHOUL
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