Il faudra des vies entières pour que les mères dépassent ce voyage au bout de la nuit, jusqu’en enfer, qu’elles ont vécu ; que ceux qui ont perdu leurs bébés d’amour se réconcilient avec la vie. Il faudra des milliards de dollars pour rebâtir. Il faudra des années pour nettoyer le littoral libanais, rongé aux deux tiers par la marée noire. Il faudra des miracles pour réhabiliter ce que le Liban, malgré toutes les épreuves, toutes les horreurs, un an après l’assassinat de Rafic Hariri, avait réussi à faire scintiller de mille et un feux aux quatre coins de la planète : sa réputation. Il en faudra de la bonne volonté, de la force, de la pugnacité, de l’envie, du besoin, pour accepter avec le sourire de tout recommencer à zéro. Il en faudra pour reconstruire un État de droit, des institutions ; pour renforcer l’indépendance, la souveraineté, la libre décision du pays ; pour réapprendre la civilisation, le civisme ; pour craindre la loi, accepter la primauté de la justice ; pour sacraliser de nouveau la démocratie. Il en faudra pour assurer une vie et une praxis politique respectées et respectables – quelle que soit la forme ou la nature de l’accord politique qui suivra le cessez-le-feu, quel que soit le moyen qui sera mis en place pour garantir la pérennité de cet accord.
Il en faudra, surtout, pour assainir les esprits, réconcilier les Libanais entre eux.
Quand on sait qu’un tsunami peut arriver, quand on connaît la date exacte de son débarquement, et même s’il ne reste que deux heures pour préparer le terrain, on fait tout pour l’empêcher de s’approcher, ou, du moins, on se met à l’abri : on centuple les efforts et la sueur pour émousser au maximum ses répercussions, ses dégâts. Ou pour les anéantir, a priori.
Dans un pays où il est anormal de ne pas avoir encore séparé le politique du religieux, dans un pays, pourtant, où tous les confessionnalismes doivent être dynamités sauf le confessionnalisme politique, seule raison d’exister pour le Liban, il est heureux de constater, de visu, in utero, que ce système confessionnel reste dans certains cas le seul antidote, mille fois plus fort que tous les poisons qu’il peut générer, aux éventuelles dérives des esprits.
Le sommet spirituel de Bkerké de mardi, malgré tout son caractère gesticulatoire, malgré la lourdeur du cérémonial et de la mise en scène, garde ceci d’exceptionnel, de vital, qu’il a donné le la, montré la seule et unique voie à même d’empêcher le Liban de se noyer de nouveau dans un Jurassic Park qu’il ne quittera cette fois plus jamais, montré le moyen à même d’éviter le plus ravageur des tremblements de terre : une solidarité transcommunautaire à toute épreuve. Nasrallah Boutros Sfeir, Mohammad Rachid Kabbani, Abdel-Amir Kabalan et tous les autres chefs de communautés, malgré toutes leurs divergences politiques, ont réussi le tour de force de s’entendre sur un seul et même communiqué, faisant passer qui son maronitisme, qui son sunnisme, qui son chiisme, après, bien après, leur libanitude.
Bien naïf celui qui se verrait rassuré par cet acte fort, ce geste instinctif de survie dans un environnement ultrahostile ; bien crédule serait celui qui se convaincrait que parce que les plus hautes autorités spirituelles du pays ont montré quelque chose, les leaders politiques, puis la population elle-même, suivraient ce divin exemple. Il n’en reste pas moins que la troïka Sfeir/Kabbani/Kabalan n’a regardé ni vers Paris, ni vers Ryad, ni vers Téhéran pour se retrouver et s’exprimer : seulement vers l’intérieur, en direction de ce Beyrouth, point de convergence de la libanitude. Cette libanitude qui est et ne restera rien d’autre que l’epsilon de l’arabité occidentalisée et de l’occidentalisme arabisé, de la minijupe et du tchador, du trilinguisme, de Jounieh et Nabatiyeh, du culte du rock’n’roll et de celui du martyre, de l’aventurisme aounisto-FL cuvée 89 et de l’aventurisme hezbollahi cuvée 06 ; une libanitude au seul service de la pérennité de cette exception-message-patrie définitive ; une libanitude comme une idée certaine du Liban.
Les autres s’en inspireront ?
...
Chiites, sunnites, druzes, maronites, orthodoxes, catholiques, arméniens, latins, protestants, syriaques, juifs, baha’istes, etc., qu’ils soient pro ou anti-Hezbollah, pro ou anti-14 Mars, pro-arabes ou pro-dolce vita made in Switzerland, les Libanais ont le même ennemi – le gouvernement israélien – et la même épine dans le pied – le régime baassiste en Syrie. Et la même obsession : assurer l’avenir des jeunes générations. Pour cela, tous les Libanais doivent être égaux, sous la loi, sous l’État. Pour cela, le Hezbollah, une fois tout ça terminé, devra donner toutes ses armes, jusqu’à la dernière cartouche, à cet État. Demander des comptes à qui que ce soit deviendrait alors bien obsolète, puisque tout le monde, bien content d’avoir évité tous les tsunamis du monde, sera occupé, côte à côte, à reconstruire.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il faudra des vies entières pour que les mères dépassent ce voyage au bout de la nuit, jusqu’en enfer, qu’elles ont vécu ; que ceux qui ont perdu leurs bébés d’amour se réconcilient avec la vie. Il faudra des milliards de dollars pour rebâtir. Il faudra des années pour nettoyer le littoral libanais, rongé aux deux tiers par la marée noire. Il faudra des miracles pour réhabiliter ce que le Liban, malgré toutes les épreuves, toutes les horreurs, un an après l’assassinat de Rafic Hariri, avait réussi à faire scintiller de mille et un feux aux quatre coins de la planète : sa réputation. Il en faudra de la bonne volonté, de la force, de la pugnacité, de l’envie, du besoin, pour accepter avec le sourire de tout recommencer à zéro. Il en faudra pour reconstruire un État de droit, des institutions ; pour...