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Actualités - Chronologie

Les rêves brisés des enfants du tabac

Dans leurs rêves les plus fous, les fillettes voulaient devenir infirmières, coiffeuses ou enseignantes. Les garçons visaient plus haut et se voyaient déjà médecins ou avocats. Les uns et les autres n’aspiraient qu’à tourner le dos aux champs de tabac où ils trimaient avec leurs familles à longueur d’année. Ils parlaient de changer d’horizon, d’aller à la ville, d’abord à Tyr, puis plus loin, là où le vent les mènerait, si leurs parents leur en donnaient l’autorisation, la possibilité aussi. Le jour du rapt des deux soldats israéliens par le Hezbollah, le 12 juillet dernier, les enfants du Sud, assis par terre aux terrasses de leurs modestes habitations, piquaient et enfilaient les feuilles vertes de tabac dans d’immenses colliers de fil, pour les faire sécher au soleil de juillet. L’école avait fermé ses portes. Les grandes vacances avaient débuté depuis plusieurs semaines déjà. Plus besoin de veiller les nuits aux devoirs et leçons, avant de se lever à l’aube pour vaquer au travail du tabac, puis se rendre à l’école du village, où ils s’endormaient, épuisés, sur les bancs de classe, bercés par la voix de leurs enseignants. Ce 12 juillet de triste date, c’était en famille et dans une ambiance plus détendue qu’ils piquaient le tabac dont les revenus permettraient de rembourser les dettes familiales et de faire de menus projets. Quelques jours auparavant, ils avaient accueilli leurs proches, venus des lointains pays d’émigration, pour passer l’été au village et leur prêter main-forte pour l’occasion. Ils prenaient plaisir, tout en enfilant les feuilles de tabac, à discuter avec leurs cousins et cousines de l’étranger. À les entendre raconter leur vie, aux États-Unis, au Brésil, en Australie, au Canada ou en France. À leur décrire la leur, si contraignante, si dure. Ils en oubliaient même leur harassante besogne, leurs ampoules, leurs allergies, leur échec scolaire. Ils se réjouissaient aussi de la venue d’autres proches, d’autres cousins qu’ils n’avaient pas vus depuis si longtemps ou qu’ils ne connaissaient même pas. Les rêves les plus fous leur étaient permis. Il faisait quand même bon vivre au Sud, au milieu des champs de tabac, ce 12 juillet 2006, pour les familles réunies autour d’un café ou d’un thé, à partager souvenirs et projets d’avenir. Les enfants du tabac ont déserté les terrasses des maisons. Le tabac qu’ils ont enfilé durant d’interminables heures n’en finit pas de se consumer sous les brûlants rayons du soleil d’été. Le feu des obus s’est déjà chargé de réduire en cendres le reste de la récolte, mais aussi les terres et les habitations. Dans leurs rêves les plus fous, ils n’avaient jamais envisagé un tel scénario, marqué par la guerre, la mort, la destruction, l’exode. Revenir à leurs terres. C’est aujourd’hui leur souhait le plus cher. Mais en attendant, les enfants du tabac n’ont plus que leurs larmes pour pleurer leur vie passée et leurs rêves brisés d’un avenir meilleur. Anne-Marie EL-HAGE
Dans leurs rêves les plus fous, les fillettes voulaient devenir infirmières, coiffeuses ou enseignantes. Les garçons visaient plus haut et se voyaient déjà médecins ou avocats. Les uns et les autres n’aspiraient qu’à tourner le dos aux champs de tabac où ils trimaient avec leurs familles à longueur d’année. Ils parlaient de changer d’horizon, d’aller à la ville, d’abord à Tyr, puis plus loin, là où le vent les mènerait, si leurs parents leur en donnaient l’autorisation, la possibilité aussi.
Le jour du rapt des deux soldats israéliens par le Hezbollah, le 12 juillet dernier, les enfants du Sud, assis par terre aux terrasses de leurs modestes habitations, piquaient et enfilaient les feuilles vertes de tabac dans d’immenses colliers de fil, pour les faire sécher au soleil de juillet. L’école avait...