Asymétrique, cette guerre ne l’est pas seulement parce qu’elle met aux prises la plus sophistiquée des armées de la région et une guérilla capable néanmoins de lui en remontrer, comme cela se voit depuis plusieurs jours dans les engagements terrestres de Bint Jbeil. Pas seulement, non plus, parce que le score (un à dix, dans la meilleure des hypothèses) en est terriblement inégal en termes de morts, de destructions d’agglomérations entières et d’infrastructures vitales, d’exodes de populations.
Cette singulière asymétrie est tout aussi flagrante dans la gestion, essentiellement américaine, de la crise. C’est à deux vitesses fort différentes en effet que se meuvent les États-Unis pour administrer au malade, au grand blessé libanais, un remède de cheval sans pour autant le tuer. Ainsi, Washington traîne ostensiblement les pieds pour ce qui est d’un arrêt des combats ; il attend qu’aient suffisamment mûri les fruits – rouge sang – de la guerre, il octroie délai sur délai à la machine de guerre israélienne pour lui permettre de marquer des points décisifs. Et dans le même temps, l’Amérique vole à la vitesse grand V au secours de l’État libanais ; elle réunit à son chevet pays amis et donateurs ; elle œuvre d’arrache-pied à une vaste action internationale visant à remettre en selle un gouvernement dont la simple survie est devenue capitale pour ce projet de Moyen-Orient nouveau qui revient telle une litanie dans les déclarations de Condoleezza Rice, vedette de ces assises romaines. Candide Condie pourtant, qui, au milieu d’un tel remue-ménage, invite sans sourire l’Iran et la Syrie, partenaires à peine dormants du Hezbollah, à faire un choix sur leur rôle dans cette partie du monde : comme si ce choix n’était pas déjà fait, avec cette première guerre échappant à l’appellation d’arabo-israélienne !
Cela dit, la conférence de Rome ne pouvait que traduire la suprématie des volontés américaines, par rapport à tout le reste des participants qui, tout en reprochant au Hezbollah d’avoir inconsidérément mis le feu aux poudres, tout en se ralliant à l’idée d’un règlement global du conflit, étaient davantage sensibles à la nécessité impérieuse d’arrêter l’hémorragie libanaise comme les en implorait, pathétique, Fouad Siniora. Par ses contorsions sémantiques, la déclaration finale de Rome montre bien laquelle de ces deux thèses a prévalu : aucun cessez-le-feu immédiat n’est ainsi exigé ; outre l’acheminement d’une aide humanitaire, ce qui va être immédiat en revanche, ce sont les efforts des participants visant à parvenir de toute urgence à un tel cessez-le-feu, étant dûment précisé que celui-ci doit être durable, permanent et complet.
Le document de Rome est surtout important, toutefois, en ce qu’il fixe avec précision les bases de toute solution, à savoir les diverses résolutions libanaises du Conseil de sécurité, la convention de Taëf et les accords d’armistice de 1949 : toutes dispositions concourant à la restauration effective de l’autorité étatique, impliquant très précisément la dissolution de toutes les milices et le stationnement de l’armée régulière dans la région frontalière avec l’assistance d’une force internationale dotée du mandat et des effectifs adéquats. Or c’est là qu’entre en jeu la contribution volontaire ou forcée des Libanais eux-mêmes aux efforts proprement planétaires déployés pour sauver leur pays. Que la solution actuellement proposée ne fasse pas l’unanimité, c’est évident. À l’exception d’un lent mais inexorable suicide national, c’est la seule disponible cependant ; et bien plus catastrophiques qu’une médiocre solution (et même que pas de solution du tout) seraient les demi-solutions : celles-là mêmes qui, en gratifiant l’ennemi israélien d’une zone-tampon solidement gardée au Liban-Sud, réduiraient le reste du pays à un invivable microcosme voué à éclater sous l’effet des contradictions internes couvant aujourd’hui sous la cendre des incendies.
Ni l’admirable héroïsme de ses combattants ni la barbarie israélienne ne devraient le faire oublier au Hezbollah : c’est surtout par devoir de décence et de solidarité nationale que les forces politiques du pays s’astreignent, sous la tourmente, à une retenue de rigueur. Pour introuvable qu’elle soit partout ailleurs, la symétrie commande que la Résistance, en retour, prenne en compte les affres et souffrances de toutes les fractions. Car ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est plus l’armement du Hezbollah ou sa place future sur l’échiquier libanais, mais l’existence même du Liban. Ce ne sont pas ses vues personnelles, mais celles du gouvernement légal et surtout de l’immense majorité de la population qu’a courageusement exprimées à Rome Fouad Siniora.
Issa GORAIEB
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