La guerre, cela paraît être d’une terrible simplicité : on porte coup sur coup à l’adversaire, et on encaisse les coups que vous rend inévitablement ce dernier. De la force de frappe des protagonistes, mais aussi de leur capacité d’endurance, dépendent la durée et, bien entendu, l’issue du conflit.
Ce qui est vrai sur le papier l’est rarement cependant dans cet Orient en perpétuelle ébullition où l’invocation des prophètes donne souvent le ton aux discours politiques, comme aux plans de bataille des généraux. Rien, en vérité, ne se passe comme ailleurs, dans cette partie du monde où l’on a souvent vu des désastres militaires engendrer, comme par magie, des triomphes politiques, et de fulgurantes victoires s’achever en déroutes, en crises domestiques, en cascades de démissions.
Cette part d’irrationnel est tragiquement présente, d’un côté comme de l’autre, dans la tempête qui déferle en ce moment sur notre pays. Encadrant jalousement une communauté chiite vouée au culte du sacrifice, le Hezbollah n’a certes pas la même perception des pertes et profits que l’écrasante (et néanmoins écrasée !) majorité des Libanais, pour qui en effet le pays tout entier est en train de payer d’un prix exorbitant l’inopportune capture de deux troufions israéliens. Par leur extrême barbarie, les bombardements israéliens ont clairement pour objet de susciter une désaffection populaire, et plus spécialement chiite, à l’égard de la résistance islamique. Or cette même barbarie, en décuplant la légitime haine qu’inspire l’agresseur, peut reculer d’autant l’heure des remises en question. C’est dans un véritable cercle vicieux, on le voit, que se trouve pris ce seuil de tolérance de la souffrance, cruellement devenu un des enjeux majeurs de la confrontation.
Ce cercle vicieux n’est pas le seul, d’ailleurs, que doivent gérer les protagonistes. Coupé désormais de toute source de ravitaillement iranienne ou syrienne, le Hezbollah s’efforce d’observer ainsi, au prix de savantes acrobaties, une allure optimale. Pour maintenir la pression militaire et psychologique sur Israël – dont la population des grandes villes n’était pas descendue dans les abris depuis 1948, et ne connaissait de l’horreur des bombardements urbains que les routinières images télévisées de Beyrouth ou de Gaza –, il doit puiser régulièrement dans son stock de roquettes et de missiles ; et chaque engin tiré est évidemment un atout de moins en sa possession, irremplaçable qui plus est.
Non moins graves cependant sont les dilemmes auxquels se trouve confrontée l’armée la plus puissante du Proche-Orient. Il devrait être clair maintenant pour les dirigeants d’Israël que neuf jours d’intenses pilonnages – une véritable guerre de lâches, menée comme à l’exercice, en toute impunité du haut des airs, en l’absence en effet de tout dispositif de défense libanais – n’ont pas eu les résultats escomptés. Ils n’ont pas forcé la libération des deux soldats capturés, éliminé les chefs du Hezbollah, mis fin aux tirs chaque fois plus longs de missiles ou éloigné la guérilla de la région frontalière.
En recourant depuis hier à des opérations terrestres dont l’ampleur semble être matière à débat parmi ses propres généraux, Israël donne une envergure nouvelle à son agression. Mais il en accroît considérablement, aussi, les risques : risques de lourdes pertes dans les rangs d’une armée en contact direct avec une guérilla aguerrie, mobile et motivée à l’extrême ; risques de sanglantes bavures, du type Sabra-Chatila ou Cana ; et risques conséquents de contestations domestique et même internationale, mêmes tardives. Un pied au Liban, c’est un doigt dans le même et fatal engrenage qui, dans le passé, a eu raison de plus d’un gouvernement israélien, et non des moindres.
La négociation, ou bien alors une expédition non seulement coûteuse mais susceptible, comme tant d’autres, d’aggraver les problèmes au lieu de les règler : Ehud Olmert n’a plus d’autre choix, lui qui prétendait imposer sa volonté par tous les feux du ciel. Dans le vide consternant des initiatives internationales, c’est une mince lueur d’espoir qu’a apportée hier Kofi Annan en présentant un plan rationnel, sensé, intelligent et juste, visant à faire cesser cette guerre démente. Rationnel, car il commence par le commencement, à savoir un cessez-le-feu immédiat devenu une affaire vitale pour le Liban, ce que ne semblent pas avoir encore réalisé certaines puissances. Et juste, car avec le concours politique et militaire de la communauté internationale, il tend à refaire une fois pour toutes de l’État le seul et unique responsable de nos vies et de nos biens.
Alors que le monde s’est coupablement bouché les oreilles, qu’il a fermé les yeux sur les criminels agissements d’Israël, Monsieur ONU a parfaitement perçu, lui, la voix authentique des Libanais.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats