L’hexagone est trop petit pour lui ; les luttes de succession, les fantômes de la Médicis et de sa cour, l’apprentissage aux Français de la signature de contrats, les corps-à-corps, les piques, les répliques élégantissimes et ointes de curare, en famille ou pas, il aime, c’est vrai, passionnément même, mais rien ne vaut, pour le poète, le monde, seul espace dans lequel il peut déployer ses ailes, rien ne vaut les gilets pare-balles, l’adrénaline, les pâles d’hélico, les briefings dans les avions, les gestes des mains comme autant d’épopées, et, surtout, rien ne vaut ce don qu’il fait aux autres, de New York à Dakar en passant par Buenos Aires et Tokyo, sur les cinq continents donc, d’un peu/beaucoup de cette très haute idée qu’il a d’une France-pilier, une France compatissante, une France omniprésente quand ces autres ont des bleus au corps et à l’âme, une France républicaine, tellement généreuse dès qu’il s’agit d’offrir à ces autres de la force, des valeurs, de la foi (en ces valeurs) et du baume. Et tous les autres, aujourd’hui, s’appellent Liban.
La France, quand le Liban saigne, n’est jamais bien loin, ses ailes-abri ne sont jamais bien loin, que cela ravit ou que cela agace, c’est ainsi, et il semble bien que ce sera toujours ainsi. Après François Mitterrand et, surtout, Jacques Chirac, Dominique de Villepin, qui condense en lui la quintessence de cette nature-culture 100 % frenchy, a atterri à Beyrouth.
Le Premier ministre français, hyperimbibé de ce chiraquisme auquel ce pays doit déjà pas mal, a été droit au but : la France veut un cessez-le-feu ; la France applaudit de toutes ses mains la détermination du gouvernement Siniora à restaurer l’autorité de l’État libanais sur l’ensemble de son territoire ; la France est favorable au déploiement d’une mission de surveillance internationale à la frontière. Dominique de Villepin a donc appelé de ses vœux à la réalisation des trois principales demandes de la majorité des Libanais.
La majorité des Libanais veut effectivement qu’Israël mette un terme à l’hystérie militaire qui est la sienne, aux crimes de guerre qu’elle commet de la manière la plus naturelle qui soit ; cette majorité veut absolument le désarmement du Hezbollah et la pleine souveraineté de l’État, et cette majorité pense qu’une dizaine de milliers de Casques bleus, verts, jaunes ou roses pourraient assouplir la période de transition et aider le Liban à en finir de l’État dans l’État.
Mais cette majorité de Libanais, qui a entendu avec plaisir Jacques Chirac appeler au désarmement, dans les délais les plus brefs, des milices au Liban, qui l’a également entendu évoquer des moyens coercitifs pour assurer la stabilité au Liban-Sud, qui a compris la volonté française, à l’unisson avec la communauté internationale mais avec des nuances purement hexagonales, d’en finir avec les armes illégales, cette majorité attend de la France de Jacques Chirac, et sans doute d’elle seule, une compréhension bien plus aiguë, bien plus subtile des spécificités orientales, régionales, libanaises. Aux bottes texanes, les Libanais préfèrent de loin et attendent d’abord les escarpins en soie Yves Saint-Laurent, surtout lorsqu’il s’agit de travailler, enfin, sur une solution durable, et d’en finir avec les rustines, les cas par cas qui ne font que permettre au problème de se représenter avec plus de dangers. Les Libanais attendent de la France qu’elle se souvienne, avant tous les autres, qu’en Orient, qu’au Liban notamment, il est impossible que prime la logique du vainqueur et du vaincu, que rien au Liban n’est aussi grave et mortel que la présence d’un État dans l’État, que le retour, sous une forme ou une autre, d’une guerre civile, d’une guérilla urbaine, d’une intifada intestine.
Les Libanais attendent de la France qu’elle conjugue l’impossible : qu’elle déracine le mal tout en préservant le Liban.
« Au centre de la poésie et de la politique, il y a la quête, la volonté de se situer en avant. Toutes deux forcent les portes de l’avenir, creusent les gouffres, interrogent le malheur et le désarroi, pour y puiser une parole et tracer un chemin. Nous, peuples de l’Occident et du monde arabe, descendants du christianisme, du judaïsme ou de l’islam, devons affirmer avec courage notre destinée commune. Jamais l’urgence d’une telle audace n’a été aussi forte. » C’est signé Dominique de Villepin.
Ziyad MAKHOUL
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