Ce mois-ci et à une dizaine de jours d’intervalle, deux grandes démocraties sacrifient au rituel de la fête. Hier 4 juillet, les Américains célébraient le 230e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance. Celle-ci ne s’est pas faite en un jour : non seulement les treize colonies signataires de cette proclamation étaient parties pour une longue guerre contre les troupes d’occupation britanniques, mais il leur restait encore à rassembler sous un même drapeau, et à l’ombre d’une même Constitution, les immenses terres où s’étaient installés des colons de toutes provenances.
Pour ce faire, il fallut des générations entières et aussi une sanglante guerre de sécession. Plus tard encore, il fallut exorciser d’autres démons, dont celui d’une tenace discrimination raciale. Au bout du compte cependant, était enfin consacrée l’union entre tous ces États qui, pour être maîtres chez eux, ne le sont pas tout à fait, du fait de l’existence d’une suprême autorité fédérale. Les Américains se sont donné un grand pays, dans tout le sens du terme. Mais surtout, ils ont réussi à cimenter au sein d’un seul et même peuple, partageant le même destin, des ethnies on ne peut plus diverses dont la plupart d’ailleurs n’ont pas renié pour autant leurs cultures et leurs traditions d’origine. Le voilà bien le célébrissime melting pot, ce creuset national où se fondent comme par magie tous les particularismes, quand l’heure est grave pour la nation.
Le 14 juillet, ce sera au tour de la France de souffler les bougies. Chargée d’histoire, la France n’est pas précisément un pays neuf et elle n’a jamais eu à quantifier ses années d’indépendance. Et là aussi, la prise de la Bastille en 1789 n’était que la grisante amorce d’un long, laborieux et souvent bien sanglant parcours. De révolution à tiroirs en Empire, de Restauration en re-République, ce n’est pas à l’assaut d’une identité propre, d’un statut de peuple qu’étaient voués à monter les Français. Ce qu’ils ont fini par se donner, ce sont les idéaux démocratiques de liberté, d’égalité et de fraternité. Et ces idéaux-là, ils les ont offerts au monde entier, ils en ont fait des valeurs universelles. Pas plus que l’américaine, la société française n’est évidemment parfaite, et maintes secousses l’ont illustré ces derniers temps. Mais toutes deux et chacune à sa manière, elles peuvent en remontrer à la planète. Aux Américains n’envions pas leur formidable puissance et leur insolente prospérité économique ; ne jalousons pas les Français pour leur rayonnement technologique et culturel ou pour l’incroyable Zinedine Zidane. Pénétrons-nous, en revanche, de cette vérité toute simple qu’un pays digne de ce nom ne peut exister que par le peuple qui y vit et s’y identifie en dépit de ses différences ; que la cristallisation d’un tel peuple est un processus forcément long et sujet à des accidents ; et enfin que les principes démocratiques restent les meilleurs garants de cette lente gestation.
Un an après l’intifada de l’indépendance, où en sont exactement les Libanais ? Nous nous targuons d’avoir derrière nous des millénaires d’histoire, et c’est absolument vrai. Depuis des temps immémoriaux, notre pays a un nom bien à lui, consigné jusque dans les livres saints ; et même dans le cadre des innombrables empires qui se sont succédé dans cette partie du globe, il n’a cessé de représenter un cas à part. Par quel funeste prodige pourtant un tel et indéracinable Liban continue-t-il d’offrir le spectacle d’une kyrielle de tribus, de peuplades ne s’entendant sur rien ou presque et enclines à rechercher des appuis extérieurs ? Et par quelle malédiction la morne langue de bois qu’avait imposée et uniformisée l’occupation syrienne n’a-t-elle disparu que pour faire place au langage ordurier, à l’insulte, aux invectives qu’échangent, sans vergogne, les clans ennemis ?
C’est de nous-mêmes, de nos propres tares et contradictions que nous devons impérativement nous libérer maintenant. Juillet est fort édifiant, c’est novembre qu’il nous faut mériter.
Issa GORAIEB
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