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Actualités - Opinion

EN APARTÉ L’ange, parle-moi

Sa sœur l’appelait Rudik. Elle était folle de lui, la matriochka, même s’il lui faisait tellement honte lorsqu’il allait, avec Warhol, s’embourber dans le stupre infini des nuits new-yorkaises. Elle était folle et fière de lui : Maman m’a tricoté une écharpe avec la laine récupérée sur un vieux chandail de Rudik, elle racontait. Tamara était fruste, un peu ; primitive, elle ressentait pourtant comme un coup de poing dans son battoun chacun des gestes rêvés du frère adoré. Quand Rudik dansait, Tamara laissait couler ses larmes, sans les essuyer, sans renifler. Chez les Noureïev, on a l’émotion généreuse. Sur scène, sous les projecteurs (comme, plus tard, sur les pelouses en plein air), elle ne voit pas les ballets, elle se fout un peu de ces corps qui sans arrêt se cherchent, se collent, se repoussent, se séparent, ces corps desquels toute tendresse, toute pitié, toute tentative de conception et d’acceptation avaient été extirpées, ces corps que ne régissait qu’une violence glacée, la recherche du Graal ou du Goal ; ce qui intéresse Tamara, ce qui la fascine, ce qui la tétanise, c’est Rudolf, son Rudik. Quand Rudik dansait, Tamara se crispait. Elle connaît par cœur chacun des adducteurs de l’ange, elle anticipe chacun des sauts de l’ange, sait exactement à quel moment le visage de l’ange va s’épanouir, à quel moment l’ange s’illuminera de l’intérieur ; elle connaît ses transfigurations. C’est le regardeur qui fait l’œuvre, disait Marcel Duchamp : spectatrice, Tamara a l’impression que c’est ce cordon hyperombilical qui la relie à jamais à Rudik qui fait que Rudik devient dieu et bête de scène, dieu et bête de stade. Qui fait qu’il a alors des milliers de centres de gravité, qui fait qu’il défie toutes les règles de Kepler et de Newton, qu’il vole, qu’il s’envole, qu’il improvise sur-le-champ des techniques que les autres copieront ensuite sans même vouloir ou oser les égaler. Spectatrice de sa propre œuvre, Tamara regarde aussi les autres regarder l’ange voler, s’envoler, marquer ; elle aime cette communion silencieuse dans le noir de la salle (comme, plus tard, celle, hurlante, dans les gradins en pleine lumière), elle essaie de se souvenir de chaque paire d’yeux braquée sur/dans les bleus de Rudik. Elle zappe, comme une caméra, des paires d’yeux aux rétines de l’ange, elle lit ses doutes, ses terreurs, ses rages, ses besoins de gagner, contre lui, pour lui, contre les autres, pour les autres ; Tamara pleure doucement. Et quand le rideau tombe comme ce coup de sifflet qui arrête ou débute une vie, quand la foule se tait une fraction de seconde avant que de hurler à s’arracher les poumons, elle voit l’ange, noyé de sueur, plein, tremblant de dedans, libéré, transfiguré. Elle se dit : Rudik est immortel. Aujourd’hui, Rudik redanse : il s’appelle Zinédine Zidane. Ziyad MAKHOUL

Sa sœur l’appelait Rudik. Elle était folle de lui, la matriochka, même s’il lui faisait tellement honte lorsqu’il allait, avec Warhol, s’embourber dans le stupre infini des nuits new-yorkaises. Elle était folle et fière de lui : Maman m’a tricoté une écharpe avec la laine récupérée sur un vieux chandail de Rudik, elle racontait. Tamara était fruste, un peu ; primitive, elle ressentait pourtant comme un coup de poing dans son battoun chacun des gestes rêvés du frère adoré. Quand Rudik dansait, Tamara laissait couler ses larmes, sans les essuyer, sans renifler. Chez les Noureïev, on a l’émotion généreuse. Sur scène, sous les projecteurs (comme, plus tard, sur les pelouses en plein air), elle ne voit pas les ballets, elle se fout un peu de ces corps qui sans arrêt se cherchent, se collent, se repoussent,...