La question n’est pas de défendre un homme, en l’occurrence un évêque ; d’ailleurs, il n’en a pas besoin : son passé, spirituel et politique, son présent également, parlent pour lui, d’une façon indiscutable. La question n’est pas non plus de déplorer qu’il ait été la cible d’un tacle politique, aussi retentissant soit-il : en parrainant il y a six ans le Rassemblement de Kornet Chehwane, en troquant régulièrement sa soutane pendant de très terrestres réunions, l’évêque maronite d’Antélias savait à quoi s’en tenir, autorisait par son geste même la critique. Uniquement relèvera-t-on que le jeune ex-député de Zghorta manque totalement de cohérence : après avoir pris, avec une célérité saisissante, la défense du chef spirituel Hassan Nasrallah contre de très sains caricaturistes, le voilà qui tire à boulets rouges contre... un dignitaire religieux.
Il s’agit juste du contenu. Et ce contenu est insensé : Youssef Béchara a été accusé par Sleimane Frangié de travailler pour Koraytem. Et parce que la concertation et la coordination au sein de l’opposition chrétienne sont visiblement au top de leur forme, la diatribe de l’ancien ministre vient s’ajouter, se superposer aux incessantes insinuations des milieux de Rabieh, qu’elles soient publiques ou bien en coulisses, sur la volonté du clan Hariri de faire main basse sur l’État, de le transformer en Société anonyme.
Critiquer la politique de Koraytem, critiquer le haririsme politique, sont chose nécessaire, salutaire, incontournable lorsque ce courant est au pouvoir – notamment de la part de l’opposition. Mais essayer de vendre à l’opinion publique libanaise en général, chrétienne en particulier, que les pôles maronites de l’Alliance du 14 Mars sont les valets de Koraytem ; essayer d’accréditer au sein de cette même frange la thèse d’une vampirisation sunnite, de fantasmer et d’hypertrophier les dangers de la participation au pouvoir d’une communauté coupable, aux yeux de l’opposition, d’avoir fini, après les druzes, de déchristianiser la bataille de la souveraineté et de l’indépendance du Liban... voilà qui commence à ressembler à un véritable coup d’État contre Taëf et son esprit, à une tentative d’empoisonnement des mentalités, à une volonté criminelle de rallumer des feux toujours (trop) mal éteints.
Restent, au-delà des venins, la prééminence de ce mal séculaire purement libanais, ce revers de la médaille, ce prix par trop exorbitant à payer en contrepartie des dividendes qu’un peuple recueille grâce à l’inestimable richesse de sa pluralité : la fusion du politique et du religieux, l’alliance tellement contre nature entre la confession et la praxis politique, l’interaction entre le spirituel et le séculaire. Cela peut se comprendre : il y a une telle carence d’hommes d’État – ils se comptent, ici et là, sur les doigts d’une main, avec en tête, qu’on le veuille ou non, qu’ils le veuillent ou non, un certain Nasrallah Sfeir – que les dignitaires religieux, naturellement, avec plus ou moins de bonheur, ont vite fait de s’engouffrer dans ces brèches béantes.
Le jour du divorce, le jour de la déconfessionnalisation – pas politique – sera un jour béni pour le Liban. En attendant, peut-être serait-il bien plus élégant que ceux qui œuvrent en dessous pour une fédéralisation du Liban, ou même des esprits, aient le courage de le dire. Et d’en assumer la responsabilité et les conséquences.
Ziyad MAKHOUL
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