Du bonheur et de l’importance de relativiser. Toujours.
Comme les rois d’avant, un peuple et une démocratie ont nécessairement besoin de ces hommes et de ces femmes pour les aider à se sauver, à se perpétuer ; ces hommes et ces femmes qui mettent (tous) les doigts sur une ou plusieurs plaies, parfois béantissimes ; ces hommes et ces femmes qui grossissent tellement les traits ; ces hommes et ces femmes qui finissent par générer, naturellement, ce très sain propre de l’homme et du singe qu’est le rire. Ces hommes et ces femmes sont des bouffons ; et un peuple et une démocratie ont besoin de (leurs) bouffons : un jour ou l’autre, tous les Hassan Nasrallah comprendront à quel point la liberté des bouffons, cette protection d’espèce en voie de disparition qu’un peuple et une démocratie leur doivent et qu’ils méritent amplement, est capitale.
En Syrie, les bouffons sont, naturellement, embastillés. Naturellement : même les sérieux, les intellos, les objecteurs de conscience, les penseurs vont en prison ; même ceux qui ont un avis et qui prennent le temps et la peine de l’exprimer aux autres, ceux qui ont assimilé le concept de solidarité n’ont plus le droit de travailler. Naji Otri est un saint homme : il a promulgué une circulaire dans laquelle 17 fonctionnaires travaillant dans différents ministères ont été démis. Pourquoi ? Parce que ces braves gens ont décidé de soutenir leurs compatriotes jetés en geôles pour avoir signé la déclaration Damas-Beyrouth. Eux-mêmes, pour la plupart, l’avaient signée, cette déclaration, mais eux restent de simples gens ; leur emprisonnement n’aurait pas été assez médiatique, assez coercitif.
Un peuple et une démocratie bafoués parce que, entre autres, privés de bouffons : ce qui se passe à l’intérieur de la Syrie est usuel – les Libanais ont connu des climats tout aussi mauvais, voire pire –, mais assez inquiétant. Pour les Syriens eux-mêmes, certes, pauvres gens, même si charité bien ordonnée commence par soi-même et que nous-mêmes avons tant à faire ; mais surtout à cause du risque, terrible, insupportable, indicible de contamination dans l’autre sens : un risque, ici, dans le Liban post-14 Mars, de régression. De bouffonicide. À l’ère de la débâcle d’Irak, la communauté internationale en général, les États-Unis en particulier ne pensent qu’à la contamination dans le bon sens, la contamination positive, une région libanisée, comprendre 14 Marsisée : il est incroyable, pourtant, combien l’inverse reste, quel gâchis, tellement plus plausible, plus fort. Merci qui ?
Malheureusement ou heureusement, c’est selon, on ne peut pas (le faudrait-il un jour ?) internationaliser le génocide de la démocratie en terres syriennes. Les ONG ont chacune des tonnes de pain sur la planche. Ce que l’on peut internationaliser, par contre, ce qui l’est déjà, sans aucun doute, ce sont les relations libano-syriennes. N’en déplaise à ce bon papounet, à la bouille tellement avenante quand la Syrie continuait d’occuper le Liban, qu’est Walid Moallem.
Des 1680, il en faut encore des dizaines et des dizaines, jusqu’à ce que la Syrie accepte définitivement de reconnaître que, comme la Jordanie, comme l’Égypte, comme l’Arabie saoudite, comme le Maroc, comme Oman, comme la Somalie, elle ne peut que reconnaître l’indépendance et la souveraineté libanaises. Pas seulement par respect pour ces conceptions somme toute difficilement arabes ; pas seulement parce que cela est incontournable ; pas seulement parce que quand l’histoire cesse de bégayer, elle (se) déroule, enfin, comme un bulldozer : il faut perpétuer jusqu’à son aboutissement l’internationalisation des relations libano-syriennes parce que, sans elle, va continuer à être bafouée, occultée, salopée la notion d’État.
Ceux qui disent la Syrie a retiré ses hommes, il n’y a plus aucun problème ; ceux qui disent envoyons une délégation parlementaire auprès des dirigeants syriens ; ceux qui disent le Premier ministre a pourtant eu un rendez-vous le 18, il aurait dû annuler ses rendez-vous et se rendre à Damas, même si cela a été imposé, ceux-là ont des kilos de sable dans les yeux ; ceux-là se plongent le doigt dans l’œil jusqu’aux rotules. Réactions finalement compréhensibles venant des prosyriens purs et durs ; très étonnante en revanche de la part de certains d’entre ces râleurs qui avaient pourtant toujours – et, bizarrement, salutairement, ils continuent de le faire – sacralisé l’idée d’État, qui l’avaient élevé au rang d’art de faire la chose publique.
L’État aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, à cause de l’annexion de Baabda par Émile Lahoud, c’est le chef du gouvernement. Il s’avère que c’est un sunnite : et alors ? Il s’avère que c’est Fouad Siniora : tant mieux. Ne pas aller à Damas tant que les usages de la diplomatie entre deux pays ne sont pas respectés est la moindre des choses, notamment pour ceux, qui croient encore au Père Noël : la primauté de l’État.
Ceux-là sont des coin-coin. Nous sommes des coin-coin. Que vivent, alors, les oies et les âmes simples. Et les bouffons.
Ziyad MAKHOUL
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Comme les rois d’avant, un peuple et une démocratie ont nécessairement besoin de ces hommes et de ces femmes pour les aider à se sauver, à se perpétuer ; ces hommes et ces femmes qui mettent (tous) les doigts sur une ou plusieurs plaies, parfois béantissimes ; ces hommes et ces femmes qui grossissent tellement les traits ; ces hommes et ces femmes qui finissent par générer, naturellement, ce très sain propre de l’homme et du singe qu’est le rire. Ces hommes et ces femmes sont des bouffons ; et un peuple et une démocratie ont besoin de (leurs) bouffons : un jour ou l’autre, tous les Hassan Nasrallah comprendront à quel point la liberté des bouffons, cette protection d’espèce en voie de disparition qu’un peuple et une démocratie leur doivent et qu’ils...