Le week-end dernier, au moins trois personnes ont été tuées à Mogadiscio. Elles ne sont pas tombées lors de l’un de ces violents combats qui opposent depuis près de quatre mois les tribunaux islamiques à une coalition de chefs de guerre qui contrôlaient jadis un pays en proie à une anarchie rampante qui, en l’espace de quinze ans, en a fait un terrain d’expérimentation guetté avec l’anxiété que l’on imagine par tous les États de la Corne de l’Afrique, une zone regroupant, outre la Somalie elle-même, l’Éthiopie, l’Érythrée et Djibouti. Les victimes sont décédées à l’occasion des manifestations dans la capitale contre la décision des nouveaux maîtres du pays d’interdire... la retransmission des matchs de la Coupe du monde de football. Ces rencontres, ont-ils expliqué, font partie d’une liste de tabous comprenant également la pornographie, l’alcool, la drogue et, d’une manière générale, « tout ce qui corrompt les enfants à qui nous nous efforçons d’inculquer les notions élémentaires de la vie suivant nos coutumes religieuses ».
Les États-Unis se sont dépêchés de placer sous la bannière d’el-Qaëda les groupuscules qui contrôlent maintenant l’ensemble du pays, à l’exception de Jowhar, une ville stratégique du Nord transformée en place forte par les leaders des clans composant l’essentiel de la population. En fait, rien n’est plus imprécis qu’un tel étiquetage. Les « Mahakem » comme il est convenu de les appeler, comptent dans leurs rangs des anciens de la guerre d’Afghanistan, des membres de la confrérie locale des Frères musulmans, des partisans du mouvement al-Takfir wal-hijra, tout autant que des chefs religieux ou claniques. Moins de dix ans après l’effondrement, en 1991, du régime en place, ils avaient commencé à occuper le devant de la scène, entreprenant de faire régner un semblant d’ordre et de stabilité alors que la vogue des rapts crapuleux commençait à prendre les proportions d’une véritable industrie, préfigurant en cela ce qui allait advenir en Irak, pour ne citer que ce seul pays.
Après avoir encouragé une campagne d’assassinats de dirigeants accusés d’appartenir à la mouvance islamiste, les États-Unis devaient se raviser et opter – sous l’impulsion, dit-on, de la Central Intelligence Agency – pour une formule prévoyant l’émergence de groupuscules dirigés par des chefs coutumiers capables, jugeait-on à l’aube du XXIe siècle, de contrer l’influence de ceux que l’on qualifiait, à tort, d’éléments extrémistes. Et c’est ainsi que pour la seule période des douze mois écoulés, des centaines de milliers de dollars ont été acheminés à partir du Kenya voisin, destinés à financer l’exécution d’agents présumés de l’organisation d’Oussama Ben Laden soupçonnés d’avoir infiltré les rangs des combattants de Charif Cheikh Ahmad ou de Hassan Jumale. Avec le fort douteux succès que l’on peut observer aujourd’hui. L’action du département d’État, estimaient alors de nombreux « africanologues », procède d’une myopie au niveau stratégique qui pourrait se révéler lourde de conséquences à moyen terme pour l’ensemble de la région de l’Afrique orientale. En attendant, les dérives américaines ont eu pour effet d’accélérer le déclenchement d’une offensive généralisée des extrémistes contre les chefs coutumiers regroupés au sein de l’Alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme. Peu avant d’être remplacé à la tête de l’agence de Langley, le directeur de la CIA, Porter Goss, s’était rendu en personne à Nairobi pour superviser les opérations de soutien à ces bien étranges protégés. Le président par interim, Abdulahi Yusuf, ne fait pas mystère, lui, de son opposition à un tel appui, soulignant à l’occasion que le meilleur moyen de lutter contre el-Qaëda consisterait plutôt à renforcer les assises du gouvernement local. Après les cafouillages de ces dernières semaines, l’Administration républicaine semble enfin être revenue à de meilleurs sentiments, George W. Bush reconnaissant même, la semaine dernière, que la priorité devait être accordée aux efforts tendant à éviter de voir la Somalie devenir un havre pour les terroristes, une manière comme une autre d’afficher un semblant de neutralité dans le conflit en cours.
Mais il y a lieu de craindre qu’il ne soit trop tard déjà. Les négociations en cours depuis quelque temps entre les fractions rivales viennent d’échouer et il n’est plus question de déployer une force d’interposition, les précédentes initiatives s’étant d’ailleurs avérées totalement inefficaces, sinon nuisibles. Tout est en place désormais pour une reprise à brève échéance des hostilités, avec leur cortège de destructions, de déplacements de populations, de désorganisation de l’économie. Décidément, ce n’est pas demain que les Somaliens pourront suivre les éliminatoires du Mondial...
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le week-end dernier, au moins trois personnes ont été tuées à Mogadiscio. Elles ne sont pas tombées lors de l’un de ces violents combats qui opposent depuis près de quatre mois les tribunaux islamiques à une coalition de chefs de guerre qui contrôlaient jadis un pays en proie à une anarchie rampante qui, en l’espace de quinze ans, en a fait un terrain d’expérimentation guetté avec l’anxiété que l’on imagine par tous les États de la Corne de l’Afrique, une zone regroupant, outre la Somalie elle-même, l’Éthiopie, l’Érythrée et Djibouti. Les victimes sont décédées à l’occasion des manifestations dans la capitale contre la décision des nouveaux maîtres du pays d’interdire... la retransmission des matchs de la Coupe du monde de football. Ces rencontres, ont-ils expliqué, font partie d’une liste...