Vous n’êtes pas forcément un ou une fanatique du ballon rond. Mais durant un bon mois et à l’instar de millards d’autres humains, vous ne pourrez faire autrement que vous prosterner, matin et soir, devant ce dieu football qui, périodiquement, vient reprendre possession de la Terre tout entière.
Du pain et des jeux, réclamait le peuple de Rome. L’espace d’un mois, et entre autres prodiges, la magie du Mondial va une fois de plus inverser les priorités. Car même pour les populations qui en ce début de troisième millénaire continuent d’avoir faim, ce sera sans doute les jeux, les jeux d’abord, les jeux avant même le pain, le riz, le maïs ou le millet. Le Mondial, c’est indiscutable, mérite bien son nom ; il est, en réalité, la quintescence de la globalisation, une globalisation avant l’heure, avec ses bons et moins bons côtés.
Le bon, d’abord. Le terrain de foot a heureusement remplacé les arènes sanglantes ; et on se prend à croire qu’il peut servir aussi de substitut aux champs de bataille. Malgré la menace toujours présente des hooligans, quel passionnant, quel festif et innocent choc entre nations, en effet, que celui opposant ces pacifiques gladiateurs des temps modernes, les footballeurs. Et quelle communion universelle que celle qui, se jouant des frontières, des océans et des fuseaux horaires, rassemble devant le petit écran, en un même et gigantesque public, tous les peuples du globe !
Choc des nations, vraiment ? Le Mondial a bouleversé nombre de données et de concepts. Chacun a son champion, bien sûr. On est ainsi pour l’Allemagne ou le Brésil, pour telle ou telle autre équipe ; on l’est par inclination, souvent sans trop savoir pourquoi mais on l’est rarement pour des raisons politiques. L’art, dit-on, n’a pas de patrie ; et de plus en plus, il en va de même du football. Ce sont des athlètes des origines les plus diverses en effet qui, toutes races confondues, se fondent au sein d’une même sélection dite nationale. Ces mollets d’exception, les clubs se les arrachent à prix d’or,et c’est tant mieux pour leurs prestigieux propriétaires qui ne l’ont certes pas volé. On peut déplorer toutefois l’irruption du pouvoir de l’argent – et des trafics, portant notamment sur les billets d’accès aux stades – dans une des formes les plus nobles de la compétition sportive.
Cette accusation de mercantilisme forcené, nombre d’Arabes en colère l’ont lancée à la FIFA qui, pour la somme de 78 millions de dollars, a concédé en effet à la chaîne de ART le monopole de la retransmission satellitaire du Mondial dans cette partie du monde. Pour calmer ses sujets, le roi du Maroc a dû intervenir en personne auprès du propriétaire de la chaîne afin que soient montrés les matches d’ouverture, de demi-finales et de clôture. Et au Liban l’inquiétude du public a pris les proportions d’une véritable affaire d’État avant que d’être dissipée grâce au pool mis sur pied par les très nombreux distributeurs.
On respire donc. Quatre semaines durant – que l’on aime ou pas – on va se gorger d’attaques et de défenses, de corners, coups francs et autres penalties. La bonne nouvelle pour ceux qui n’aiment pas, c’est qu’il restera peu de temps d’antenne (ou peu d’endurance chez les téléspectateurs) pour tout le reste : c’est-à-dire pour les déprimantes illustrations de ce football politique disputé sans le moindre arbitre constitutionnel, fait de coups bas et de crocs-en-jambe, et où le pauvre ballon n’est autre que le peuple. Plus d’invectives désormais, se sont juré les chefs de clans après les réactions intempestives suscitées par le programme satirique Basmat Watan. C’est dire qu’entre deux émissions de foot, on ne trouvera plus désormais dans les journaux télévisés et les interminables talk-shows que la profonde – et courtoise – pensée de ces messieurs.
Ennui plus que jamais garanti. Ne serait-ce que pour tout cela, vive le Mondial !
Issa GORAIEB
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