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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Chromatisme crânien

Vingt-troisième semaine de 2006. C’est une guerre, mais douce et drôle, souvent, avec des dommages collatéraux qui n’intéresseraient pas des chirurgiens ou des ambulanciers, juste des sociologues, peut-être des plasticiens ; des stylistes surtout, puisque les principales victimes de cet affrontement que seules peuvent se permettre les mosaïques pluricommunautaires restent les fashionistas de 7 à 77 ans. C’est la guerre des couleurs. Celles des carrés de tissu que l’on accroche sur un bâton : cela s’appelle un fanion, un drapeau, un étendard. Celles des carrés de tissu avec lesquels on s’habille : cela s’appelle des fringues, des habits, des t-shirts. Celles de la suridentité que beaucoup ont décidé de (se) greffer, plus importante parfois qu’un patronyme, une religion, une filiation socio-géographique : cela s’appelle un fétichisme politique, un crypto-paganisme assez surprenant au pays de tous les monothéismes. Les Libanais n’ont rien de nihilistes ; ils montrent pourtant sans hésiter combien et comment ils ont besoin de grigris, de totems. PSP rouge, Hezbollah jaune, FL blanc, Amal vert, CPL orange, Courant du futur bleu : idoles, on dira quelque jour vos naissances, vos couleurs latentes. Plus tard. Parce que peu importe si une telle a pleuré en jetant au feu tous ses Christian Lacroix jaunes ou si un tel a déchiré au cutter ses chemises monagrammées mais bleues ; peu importe si X a décidé de porter un tee-shirt orange barré d’un retentissant je n’en suis pas, ou si Y est devenu allergique au blanc, ou au vert... Pour l’instant, l’urgence est d’éviter que l’on ne tue (de nouveau) pour elles, ces couleurs, que l’on arrête de vandaliser en leur nom ; l’important est d’arriver un jour à ce qu’elles transcendent l’appartenance communautaire, et, pourquoi pas, qu’elles la brouillent : Tu es maronite ? non, je suis rouge ; chiite ? non, blanc ; sunnite ? non, orange ; druze ? non, vert, etc. Mieux encore, plus idéal, moins utopique : que ces couleurs s’emmêlent, copulent, partouzent, s’harmonisent, s’apprennent et accouchent de cette teinte unique au monde que les Sud-Africains, emmenés par le très clonable Nelson Mandela, ont réussi à inventer, et que la libanaise place des Martyrs a pu, un certain 14/03/05, esquisser, timidement, presque effrayée par autant d’audace : la couleur arc-en-ciel, pour un peuple arc-en-ciel. Reste qu’elles ne font pas que séparer, les couleurs. Les couleurs rapprochent : depuis quelques jours et jusqu’à la mi-juillet, sur les balcons d’Achrafieh, de l’Iqlim el-Kharroub, de Nabatiyé, de Hasbaya ou de Tripoli, s’affichent, à quelques centimètres l’un de l’autre, attachés à la même rambarde, les couleurs de l’Allemagne et du Brésil, de l’Argentine et de la France, de l’Italie et de l’Arabie saoudite, de l’Iran et des États-Unis, de la Croatie et du Japon, de l’Australie et de la Côte d’Ivoire. Des deux mamelles chromatiques des Libanais, l’une est bien plus efficace, plus hypertrophiée que l’autre, aussi grosse soit-elle : pour l’instant, le football bat la politique. Le Liban a l’air bien parti pour un mois de trêve, un mois de fraternisation ; un mois de prières laïques, dans un œcuménisme rarissime, aux dieux du ballon rond ; un mois de mélange de couleurs : les partisans de l’Italie, du Brésil, de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni ou de l’Argentine viennent de partout, appartiennent à absolument toutes les communautés et, ensemble, à chacun des matchs de leurs autres (vraies ?) idoles, ils joindront leurs mains en de fervents et désespérés angelus, murmureront d’incompréhensibles incantations, brûleront d’exotiques et mystérieux encens. Bref, les rouge-jaune-blanc-orange-vert-bleu des 14 et des 8 Mars feront avec un plaisir et une dévotion inouïs, et ensemble, ce qu’exactement ils refusent de faire pour la naissance de leur nation, la résurrection de leur État, la sérénité de leur République et la prospérité de leur pays. Ce n’est pas bien grave, finalement ; il faut bien que ces babyboys de tous âges et de toutes conditions respirent un peu, et il n’y a qu’à espérer que cela leur donne des idées pour l’après-Mondial, qu’on ne soit pas obligés d’attendre quatre autres années... Mais de bonnes idées, pas celles auxquelles beaucoup d’entre eux sont habitués : parce que, malédiction libanaise oblige, il ne manquerait plus qu’Achrafieh soit re-saccagée si la France, le Royaume-Uni ou les États-Unis gagnent ; Tarik Jdidé vandalisé si c’est l’Arabie saoudite, ou la banlieue sud envahie si l’Iran remporte la Coupe du monde. En attendant, un peu perdus mais insouciants et heureux restent les daltoniens ; très éprouvés les Libanais qui se foutent royalement et de la politique et du football. Pour eux, ce sera verveine-menthe et Panadol night. On ne peut pas plaire à tout le monde. Ziyad MAKHOUL
Vingt-troisième semaine de 2006.
C’est une guerre, mais douce et drôle, souvent, avec des dommages collatéraux qui n’intéresseraient pas des chirurgiens ou des ambulanciers, juste des sociologues, peut-être des plasticiens ; des stylistes surtout, puisque les principales victimes de cet affrontement que seules peuvent se permettre les mosaïques pluricommunautaires restent les fashionistas de 7 à 77 ans.
C’est la guerre des couleurs.
Celles des carrés de tissu que l’on accroche sur un bâton : cela s’appelle un fanion, un drapeau, un étendard. Celles des carrés de tissu avec lesquels on s’habille : cela s’appelle des fringues, des habits, des t-shirts. Celles de la suridentité que beaucoup ont décidé de (se) greffer, plus importante parfois qu’un patronyme, une religion, une filiation socio-géographique...