« Un désastre », « La honte de la Kilo Company », en couverture de l’hebdomadaire « Time », un simple nom : Haditha. Tétanisée, l’Amérique renoue avec les vieux démons qu’elle croyait avoir exorcisés depuis le massacre de My Lai. Et l’Administration Bush, le Grand Old Party, tous les candidats à l’investiture ou au renouvellement de leur mandat lors de la consultation populaire de novembre prochain voient avec terreur se profiler à l’horizon, derrière le cauchemar de l’opprobre national, le spectre menaçant de la catastrophe électorale. Première à monter au créneau, la presse se livre à une macabre surenchère dans l’autoflagellation. Mais, lucide, elle en est déjà à analyser dans leur énormité les conséquences du scandale. « C’est le cauchemar que tout le monde appréhendait », écrit un quotidien. Et de rappeler les prédictions des critiques de cette funeste guerre d’Irak, entamée comme une entreprise-éclair de pacification et dont les stratèges n’en finissent pas de compter les innombrables abus commis au nom de la démocratie. Comment n’avoir pas vu, écrit l’éditorialiste, le moment où, devenues forces d’occupation, nos troupes n’allaient plus être en mesure de distinguer entre insurgés et civils innocents, engagées qu’elles sont dans un processus qui avait, en son temps, terni l’image des Tommies britanniques en Irlande du Nord et celle des GI au Vietnam, dans les années soixante ? On pourrait aussi évoquer le souvenir du massacre de Rogun-Ri, en juillet 1950, en pleine expédition de Corée, ou encore l’Indochine française, la guerre d’Algérie...
Dans un ciel lourd d’orages, le coup de tonnerre retentit le 19 novembre de l’an dernier, dans une localité de 90 000 habitants sur l’Euphrate. Jadis paisible village agricole, Haditha a le malheur d’être située au cœur de la province majoritairement sunnite d’el-Anbar. Depuis bientôt six mois, elle se trouve aux mains des insurgés. À ce titre, chaque impasse, chaque maison représente aux yeux des Américains une potentielle cible ennemie d’où, à tout moment, peut partir une rafale de mitraillette, un coup de feu tiré par un sniper. Ce jour-là, à l’occasion d’une opération malencontreusement baptisée « Hell House », un Humvee saute sur une mine placée sur son passage, tuant un marine et en blessant plusieurs autres. La riposte est immédiate. Terrible. En quelques minutes, 24 personnes vont être abattues, pour la plupart des enfants, des vieillards, des femmes dont l’une est enceinte, et même un sexagénaire amputé d’une jambe. Il n’y aura pas de survivants. Le rapport établi par la suite indique que les victimes sont tombées lors de l’explosion.
Ce n’est que quatre mois plus tard, en mars dernier, que l’affaire éclate au grand jour, après une minutieuse enquête sur le terrain effectuée par des reporters de Time. Mais quarante-huit heures à peine après l’affaire, les responsables du corps des marines avaient reçu les rapports préliminaires indiquant que les civils avaient été tués par des coups de feu et non par l’explosion d’une charge télécommandée. Face aux témoignages divergents, l’opinion publique US ne sait plus qui croire. Deux parlementaires entreprennent alors de démonter le mécanisme initié par le département de la Défense pour couvrir les responsables. John Murta, représentant démocrate de la Pennsylvanie, et un sénateur républicain de Virginie, John Warner, soupçonnent des officiers supérieurs de vouloir cacher des preuves. Sur la chaîne Fox News, d’autres sénateurs se sont relayés au cours des dernières quarante-huit heures pour évoquer des questions que l’Américain moyen se pose : « Va-t-on nous dire qu’il s’agissait d’un incident isolé ? » se demande ainsi Jack Reed (Rhode Island). Et Lindsay Graham (Caroline du Sud), renchérissant : « Est-ce que des gens savaient et ont menti ? »
Les effets les plus ravageurs de cette affaire, c’est en Irak qu’ils se font sentir. Soucieux de se démarquer de ceux qui, de plus en plus, font figure d’occupants, le Premier ministre Nouri al-Maliki exige des explications. Il réclame même l’indemnisation de toutes les familles frappées par des tragédies dont la liste ne cesse de s’allonger. Car il n’y a pas que Haditha. Il y a eu Abou Ghraib, Guantanamo, Ishaqi. Il y a aussi le cas de cet homme traîné hors de son domicile, à Hamandi, abattu et abandonné là, un kalachnikov à la main, une pelle à ses côtés afin de faire croire qu’il s’agissait d’un insurgé qui tentait d’enfouir une bombe dans le sol.
Révoltant que tout cela, certes oui. Mais par-delà de tels événements, la véritable question, qui mérite d’être posée, est celle-ci : qu’est-ce donc qui porte l’homme, redécouvrant soudain la bête qui, au fond, n’a jamais cessé de sommeiller en lui, à quitter la mince écorce imposée par la pseudo-civilisation ? Sans doute qu’une enquête, même approfondie, ne permettrait-elle pas à elle seule d’y répondre. À tout le moins, s’agirait-il d’un début que l’on souhaiterait prometteur.
Christian MERVILLE
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