Vingt-deuxième semaine de 2006.
La liberté d’expression, la vraie, n’est qu’un mythe ? Peut-on rire de tout/tous ? Le Liban peut-il devenir la France, par exemple, comme ça, en un clin d’œil ; apprendre à sacraliser la caricature comme la quintessence, l’aboutissement de la démocratie ? Charbel Khalil, visionnaire superbe ou criminel inconscient ? Qui va avoir la bonne idée de mettre l’indécent Abdel-Hadi Mahfouz à la retraite (anticipée) ? Hassan Nasrallah choisira-t-il un jour, pour que s’évitent tous les amalgames, entre le turban du sayyed et la kalachnikov du libérateur des fermes de Chebaa ? Les quartiers chrétiens, leurs clochers, leurs libertés, leurs paillettes, leur alcool, leur dolce vita se retrouveront-ils réduits ad vitam à un punching-ball, réceptacle de toutes les frustrations ; cet espace où les intolérances viennent s’échouer tellement vite, tellement loin, qu’elles finissent par se transcender en une meurtrière xénophobie ? Réussira-t-on à éviter le pire, un mini-Armageddon, la guerre sunnito-chiite, l’irakisation de ce pays camembert ? Va-t-on continuer longtemps à parier sur cet hyperélastique self-control des victimes ? Finira-t-on par instaurer des couvre-feu ; des milices de quartiers, gardiennes de la tranquilité des citoyens ? Élias Murr et, surtout, Ahmad Fatfat vont-ils continuer à tendre aussi gentiment et poliment les martinets pour se faire fouetter ? La racaille d’hier sera-t-elle emprisonnée aussi vite que celle du 5 février ?
Répondre à toutes ces questions est particulièrement urgent dans l’absolu ; totalement secondaire néanmoins quand vient se poser, avec une force de frappe inouïe, la question des insensés privilèges du Hezbollah – et qu’ils eussent été ceux des FL, du PSP, du Courant du futur, du CPL ou d’Amal n’y changerait rien. S’arroger le droit de monopoliser les armes sous des prétextes parfois on ne peut plus alambiqués ; user et abuser de la décision la plus souverainiste qui soit : celle de décréter la guerre ou d’encourager la paix ; cultiver, chez les autres, même en s’en défendant le plus vigoureusement du monde, cette gêne, cette peur viscérales que sont celles des nus face aux habillés, leur faire comprendre que quoi qu’il arrive, l’épée sera toujours plus forte que la plume ; dynamiter le tourisme ; totémiser un des Quatorze alors que les treize autres sont régulièrement raillés par tous – quand même le patriarche Sfeir se fait parodier jusqu’au bout sans que les maronites du Kesrouan ne rampent sur la banlieue sud ou sur Nabatiyeh ; créer un tabou quand l’évolution naturelle du pays impose leur destruction... tout cela est loin d’être exhaustif, et tout cela repose sur le même principe : démultiplier les privilèges pour modeler, armer et imposer rien moins qu’une exception politico-culturelle, supra-étatique ; une législation même pas en marge de la Loi, même pas au-dessus, mais à la place de la Loi.
Des privilèges, une exception, sont définitivement incompatibles avec le Liban tel qu’il continue à essayer d’être, tel qu’il devrait toujours être : une super-exception, une somme de 18 exceptions, justement, qui n’auraient pour seule référence que l’État. Et dont le seul privilège, pour chacune d’entre elles, serait d’être acceptée par les autres, d’accepter toutes les autres. De renoncer à vouloir (leur) imposer quoi que ce soit : parce que c’est de l’addition de tous ces renoncements, c’est de l’homogénéité du tissu sociopolitique libanais, du nivèlement par le haut, que naîtrait un Liban immunisé.
Il est temps que le Hezbollah cesse de faire croire qu’il ne veut pas de ce Liban immunisé. Ou alors qu’il le dise, clairement. Parce qu’à force d’arroser, avec une méticulosité et une patience confondantes, ses privilèges, ses préséances, ce parti est en train de contribuer à accélérer et achever la plus grave des perversions : la fédération des esprits. Ce n’est pas ce qu’il veut ? Tant mieux : qu’il fasse alors comme les autres, avant que les autres ne fassent – ce serait la fin – comme lui : des putschs.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Vingt-deuxième semaine de 2006.
La liberté d’expression, la vraie, n’est qu’un mythe ? Peut-on rire de tout/tous ? Le Liban peut-il devenir la France, par exemple, comme ça, en un clin d’œil ; apprendre à sacraliser la caricature comme la quintessence, l’aboutissement de la démocratie ? Charbel Khalil, visionnaire superbe ou criminel inconscient ? Qui va avoir la bonne idée de mettre l’indécent Abdel-Hadi Mahfouz à la retraite (anticipée) ? Hassan Nasrallah choisira-t-il un jour, pour que s’évitent tous les amalgames, entre le turban du sayyed et la kalachnikov du libérateur des fermes de Chebaa ? Les quartiers chrétiens, leurs clochers, leurs libertés, leurs paillettes, leur alcool, leur dolce vita se retrouveront-ils réduits ad vitam à un punching-ball, réceptacle de toutes les frustrations ; cet espace...