Naturel ou allégé ? Une recommandation claire et nette, votée à une large majorité, ou bien un texte édulcoré qui, en revanche, eut recueilli une mythique unanimité ? Parce qu’il n’y a, de fait, rien de plus normal et précisément naturel que de riposter à l’injure, parce que plus rien désormais n’oblige les Libanais à avaler humiliation sur humiliation sans oublier de dire merci, c’est pour une heureuse et revigorante fermeté que le Parlement a opté hier. Il a ainsi fait un sort à cette incroyable affaire de mandats d’amener que la Syrie a lancés, via Interpol, contre les députés Joumblatt et Hamadé.
Par quel prodige ce mauvais canular a-t-il atterri place de l’Étoile, provoquant la semaine dernière une tumultueuse interruption des débats, on peut d’ailleurs se le demander. Interpol, c’est bien connu en effet, ne se saisit guère de dossiers à caractère politique : surtout, ajouterons-nous, lorsque les rôles sont inversés de si révoltante manière, lorsque le plaignant lui-même mériterait mille fois d’être poursuivi pour toute la violence faite au Liban. Pour ridicule qu’elle était, la démarche syrienne ne renfermait – ah ! les bonnes âmes ! – aucune demande d’extradition, et les deux députés n’étaient à aucun moment tenus d’invoquer leur immunité parlementaire. Pour ces raisons, c’est aux autorités judiciaires libanaises qu’il incombait d’opposer une simple, une banale fin de non-recevoir à l’outrance syrienne. Une réponse rédigée en termes rigoureusement techniques et impersonnnels aurait suffi ; au lieu de cela, on s’est lancé de main en main, d’instance en instance la maudite braise.
Que d’aucuns s’y soient quand même brûlé les doigts n’est que justice. Bien que rejetant, sur la forme et le fond, la requête de Damas, le compromis mitonné durant ces quelques jours de répit par le président de l’Assemblée Nabih Berry faisait l’impasse sur l’essentiel. C’est-à-dire sur la nécessité impérieuse qu’il y avait d’accuser le coup avant que de le rendre : de constater l’affront puis de le repousser avec indignation. En jouant l’abstention face au projet préparé par la majorité, le tandem Amal-Hezbollah se mettait lui-même au ban d’un consensus aussi massif que rare, puisque le bloc du général Michel Aoun ne pouvait que s’y rallier dans une question touchant de si près à la souveraineté nationale.
Question à caractère tout aussi évidemment souverainiste, elle aussi, que celle de tous ces Libanais engloutis depuis des années dans la sinistre nuit de la répression syrienne. Là aussi pourtant, l’insaisissable unanimité fait cruellement défaut, tout se passant comme si les militants prisonniers de l’ennemi israélien étaient seuls dignes d’intérêt, de compassion, d’efforts visant à leur retour à la patrie, et pas ceux emmenés en captivité – ou, pire, sommairement exécutés – par un voisin arabe se prévalant de surcroît de liens de fraternité.
Le retour, le président Lahoud, c’est un fait, en parle soir et matin : pas le retour de ses concitoyens disparus en Syrie, n’allez pas vous faire des idées, mais des réfugiés palestiniens à leur terre ancestrale. C’est alors, promet-il, et seulement après l’instauration d’une paix globale (entendre l’évacuation du Golan), que pourra être envisagé un désarmement de la Résistance libanaise. En quoi les Palestiniens armés, manipulés par la Syrie et déployés aux portes même de la capitale, contribuent-ils à la reconquête, le président ne le dévoile guère ; il ne paraît pas trop s’émouvoir non plus de ces tirs intempestifs de roquettes à la frontière, lesquels appellent invariablement des représailles cent fois plus dévastatrices. Lahoud ne craint pas de répéter, par contre, que la seule vocation – et fonction – de l’armée régulière se borne à soutenir la Résistance : le monde à l’envers, les soldats promus en supplétifs de la guérilla, la souveraineté étatique et la décision de paix ou de guerre offertes en concession, voilà le génial programme, et traître est quiconque n’est pas d’accord !
C’est dire le débat sans fin qui, à la reprise de la semaine prochaine, attend les partenaires du dialogue national. Débat sans objet en réalité : la nébuleuse étatique attend toujours son big- bang. Et dans le funeste réseau des volontés régionales, on continue, jusqu’à nouvel ordre, de nous interdire même un semblant de stratégie.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Naturel ou allégé ? Une recommandation claire et nette, votée à une large majorité, ou bien un texte édulcoré qui, en revanche, eut recueilli une mythique unanimité ? Parce qu’il n’y a, de fait, rien de plus normal et précisément naturel que de riposter à l’injure, parce que plus rien désormais n’oblige les Libanais à avaler humiliation sur humiliation sans oublier de dire merci, c’est pour une heureuse et revigorante fermeté que le Parlement a opté hier. Il a ainsi fait un sort à cette incroyable affaire de mandats d’amener que la Syrie a lancés, via Interpol, contre les députés Joumblatt et Hamadé.
Par quel prodige ce mauvais canular a-t-il atterri place de l’Étoile, provoquant la semaine dernière une tumultueuse interruption des débats, on peut d’ailleurs se le demander. Interpol, c’est bien...