C’est l’histoire d’une émotion.
Vitale et glorieuse, légale et dopante, simple, surproductrice, la Bellucci des émotions s’était transformée, il y a quelque trois décennies, en une vieille Gorgone démolie, affolée et ravagée, qui infectait tout sur son passage, qui passait au moins une fois par heure, partout, sous chaque immeuble, dans chaque village, pulvériser sa pestilence, ses virus ; sa mutation en loque, un cloaque sur jambes, une benne à ordures, une horreur tuberculeuse et putrescente, une serpillière, une souillon. Pendant trente ans, de bonnes âmes, chacune de son côté, très rarement ensemble, essayaient d’inverser la malédiction, d’en finir, de liquider l’immonde pour que l’émotion s’autorégénère, parfait phénix, de nouveau comme avant, de nouveau sublime, rêvée, particule élémentaire. De nouveau donneuse de vie.
Cette émotion-mère s’appelle la dignité. Elle a été reborn un certain 14 mars, à peine a-t-elle commencé d’affleurer qu’elle est passée immédiatement à l’état de shahid hayy ; martyre vivante, elle vivotait à peine, presque cachée, un peu honteuse, un peu boiteuse. Cette émotion-mère a repris, dans une institution-mère, un 30 mai 2006, de sacrées belles teintes. Cette recolorisation, cette remasterisation pourrait ne résonner que comme une plaisante, une bienvenue anecdote, une façon pour des élus d’une nation de faire valoir un corporatisme effréné, un peu autiste. Mais n’en déplaise aux peine-à-jouir, la réédification de la dignité du peuple libanais est un acte certes éminemment politique, mais aussi, mais surtout, fondamental dans l’avancée vers le futur, dans la découverte de la vraie vie.
Le vote place de l’Étoile d’hier n’a pas seulement fait que braquer de très brûlants spots sur l’incapacité pathologique d’Amal et du Hezbollah à noyer dans le tissu sociopolitique libanais leurs vieux et obstinés démons, sur leur manque de confiance en eux, en les autres, en les urgentes vertus d’une union sacrée dont le retard peut faire couler tout le monde, malgré les 40 millions de dollars que verse très généreusement, dit-on, Téhéran chaque mois... Le vote place de l’Étoile n’a pas seulement fait comprendre à ceux que la politique de Michel Aoun, depuis son retour en terres libanaises, sidère, interloque ou enrage, que, si l’ancien PM est capable du pire, il l’est aussi du meilleur... Le vote place de l’Étoile n’a pas fait que re-re-re-confirmer que la majorité au pouvoir n’a d’intérêt que quand elle sait se comporter en majorité.
Le vote place de l’Étoile d’hier a montré très clairement la voie. Étape-clé d’une feuille de route essentielle sans cesse confondue avec un torchon de cuisine, il a balisé la piste. Reconstruire et chouchouter à vie la dignité du peuple libanais, cela veut dire, bien sûr, cesser de mentir, même gentiment, cesser de tergiverser, cesser de retarder l’annonce et l’entrée en vigueur du plan de réformes, cesser d’attendre que l’opposition fasse le premier pas pour se contenter de réagir, même si la réaction est sympathique ; mais cela veut dire, surtout, restaurer la dignité de l’État.
Cela veut dire : démilitariser les Palestiniens, le Hezbollah ; étendre l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire ; récupérer le monopole de l’usage de la force, du choix de la paix ou de la guerre ; cela veut dire rester au diapason de la légalité internationale ; cela veut dire faire comprendre à Naïm Kassem, qui se fout royalement de savoir qui a tiré les roquettes, qui dit : c’est un détail, que c’est au Liban qu’il vit et pas ailleurs ; cela veut dire, aussi, obliger les Libanais à être fiers de leur pays, cela veut dire, donc, les ramener, les garder, les aimer, leur dire qu’il n’existe pas d’autre chemin vers la solidarité citoyenne que la recherche et le respect de la dignité de chacun d’entre eux.
Restaurer la dignité de l’État, cela peut vouloir dire, parfois, porter chaque jour, jusqu’au 24 novembre 2007 s’il le faut, un t-shirt blanc barré, en noir, du mot TRAÎTRE. « Ceux qui veulent désarmer la Résistance sont des traîtres », a dit le locataire de Baabda. Indépendamment du fait que cet homme ne comprendra jamais que désarmer la Résistance veut dire l’intégrer aux institutions de cet État (qu’il est censé présider), et non pas l’anéantir, force est de reconnaître qu’Émile Lahoud, peut-être sans le vouloir et certainement sans le savoir, vient de poser la seule pierre qui le fera entrer dans l’histoire : il a permis au concept de traîtrise d’acquérir ses lettres, même singulières, mêmes conjoncturelles, de noblesse.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est l’histoire d’une émotion.
Vitale et glorieuse, légale et dopante, simple, surproductrice, la Bellucci des émotions s’était transformée, il y a quelque trois décennies, en une vieille Gorgone démolie, affolée et ravagée, qui infectait tout sur son passage, qui passait au moins une fois par heure, partout, sous chaque immeuble, dans chaque village, pulvériser sa pestilence, ses virus ; sa mutation en loque, un cloaque sur jambes, une benne à ordures, une horreur tuberculeuse et putrescente, une serpillière, une souillon. Pendant trente ans, de bonnes âmes, chacune de son côté, très rarement ensemble, essayaient d’inverser la malédiction, d’en finir, de liquider l’immonde pour que l’émotion s’autorégénère, parfait phénix, de nouveau comme avant, de nouveau sublime, rêvée, particule...